• Madame De La SOUCHERE, la Princesse de l'HEVEA

    Une femme planteur : Mme de la Souchère

    La Princesse de l'hévéa !

     

    S'il y a bien une femme de caractère en Indochine, c'est la marquise de La Souchère ! Planteur dès 1909 à une époque où les femmes sont encore rares à la colonie, elle a réussi l'exploit de forger de ses propres mains l'une des plus vastes exploitations d'Indochine..

    Voir l'histoire de sa vie, en bas de cette page

    Les quelques lignes qui suivent lui rendent hommage.

     

     

    Société des plantations des Hévéas de la Souchère.

    Mme de la Souchère, Planteur et Présidente du Conseil d'Administration de la société

     

     

     

    Extraits du livre "La femme française dans les colonies" de Chivas Baron, 1929

     

    "La Princesse de l'Hévéa"

     

    "Il y a 20 ans, Mme de la Souchére n'a pas craint de s'installer en brousse cochinchinoise. Aidée de quelques coolies, elle fit ses premières plantations. Mais, aux 1eres espérances, succédèrent les premières déceptions. L'incendie qui détruisit 50.000 plants d'Hévéas ne la découragea point. Ne la découragérent pas davantage les énormes difficultés financières auxquelles se heurta sa ténacité.

    La plantation de la Souchére est, actuellement, un modèle du genre : 2000 hectares en plein rendement, coupés de plusieurs kilomètres de routes. A la place des huttes primitives, de jolies maisons, un village.. infirmerie, pagode, chapelle. Tout le confort moderne colonial, toute l'élégance. Tout le progrès mécanique appliqué. Et plus de 250 tonnes de caoutchouc par an."

     

     

    Villa de la plantation, album des planteurs 1926  

     

     

     

    Extraits du livre "Promenade en Indochine" d'Henriette Célariè, publié en 1937

     

     

    "Madame de la Souchère est vice-présidente du syndicat des Hévéaculteurs. Elle fut dans la colonie la 1ere femme planteur.

     

    Au début du siècle, en 1909, Mme de la Souchère acheta quelques terrains dans la région de Saigon : 300 hectares de terres grises et seulement ½ hectare de « terres rouges ».

    - « Rien que de la grande forêt. Beaucoup d’arbre d’essence précieuse et partout, autant dire à chaque racine, des termitières géantes dures comme de la pierre »

     

    La-dedans, elle met un millier de coolies :

    - Ce qui leur donnait le plus de mal, c’était les bambous males, à cause de leurs longues épines acérés. Les termitières, on les faisait sauter à la dynamite. On défrichait par fractions ; au fur et à mesure, l’on plantait.

    Vous étiez là ? Je veux dire, sur place ?

    - Pendant 3 années, tous les jours, depuis l’aube jusqu’à la nuit, avec seulement une heure pour la sieste, bottée comme vous me voyez, je me perchais, munie d’un parapluie, sur une termitière. Mes coolies disaient :

    - Madame « caoutchouc », pas bon pour toi. Pluie tomber. Toi rentrer.. Trop de soleil pour toi… »

    Je leur répondais :

    - Mes enfants, la pluie, le soleil sont les mêmes pour tout le monde.

    Ou habitiez vous ?

    - Comme mes coolies, dans une paillote, sur le sol nu. Pas une fois, durant les 3 années du défrichement, je suis allé à Saigon. Si je l’avais fait, je n’aurais pas eu le courage de retourner à la plantation.

     

    Du courage ! le mot n’est pas excessif. Rendons nous compte : Seule, au milieu de travailleurs indigène, Mme de la Souchère a connu ce que l’épaisseur de la grande forêt recèle de terrifiant : les fauves, les attaques de pirates. Elle a subi les chaleurs qui épuisent, la puanteur des pourritures tropicales, la privation de tout ce qui rend la vie agréable et, pire que tout, la fièvre :

    - Des accès, dit elle, à vouloir me jeter par la fenêtre. Dans certaines plantations – les plus malsaines – on comptait alors jusqu’à 30% de décès. Aujourd’hui, il n’y a pas 15 malades par semaine."

     

     

     

    Plantation de La Souchère ; à droite, la villa réservée au Conseil d'Administration de la société (1931)

     

     

     

    [..] Au bout de 3 ans, les hévéas étant plantés et déjà, d’une belle venue, le feu éclate dans la plantation : une cigarette jetée par malveillance, par imprudence plutôt ; avec cela, comble de malchance, un vent de typhon. En deux heures, tout a été nettoyé.

    - Qu’avez vous fait ?

    - J’ai recommencé.

     

     

    La marquise de la Souchère avait fini par posséder l’un des plus beaux domaines de la Cochinchine. Il s’étendait sur 1500 hectares. On le visitait comme un modèle. Plusieurs centaines de familles y vivaient de leur travail.

    Pour ses coolies, elle avait fondé un dispensaire, une infirmerie. Elle avait construit une église, des pagodes. Une école maternelle avait été ouverte et une école élémentaire.

    Des sœurs de Saint Paul de Chartres les dirigeaient ainsi que les institutrices laïques. Il y avait des terrains de jeux, un cinéma et un théâtre.

     

    La crise s’est abattue ; la ruine totale…

     

    - Mon mari, murmure Mme de la Souchère, est enterré dans ce qui fut mes terres. Quant il m’a fallu tout vendre, au moins on m’a laissé cela : une tombe. C’est là que je viendrai me reposer, à mon tour."

     

     

    Dispensaire de Long Than - Don de Madame de la Souchère  

    Quelques éléments complémentaires sur le domaine (1931) suite

    La crise de 1929

    "En 1927, lors du boom, le kilo valait 20 francs. En 1932, il se vendait 2,10 Frs et il revenait au planteur à 6 francs.

     Le nombre de ruine qu’il y a eues, alors, soupire Madame de la Souchère. Je suis qualifiée pour en parler. Du jour au lendemain, je me suis trouvée avec un déficit de 600.000 piastres.

     

    Autour de moi, on me disait :

    - Abandonnez. Rentrez en France…

    C’était mal me connaître. Je ne suis pas de celles qui s’en vont en laissant des dettes. Payer ce que je devais ! Seigneur ! Cela semblait impossible. J’y suis presque arrivée…

     

    Sans doute, poursuit elle, nous avons été victime du ralentissement de l’industrie ; mais nous devons faire notre mea-culpa. Durant la période de prospérité, nous avions subi la griserie que cause l’afflux d’argent. On s’étalait dans le bien être. Rien n’était trop beau. Rien n’était trop cher. …

     

    « Le plus modeste des fonctionnaires ou des commerçants rêvait d’avoir, sinon sa plantation, du moins une part de plantation. Des sociétés de fondaient. Il n’était que d’entreprendre pour devenir milliardaire. On le croyait. On l’a cru jusqu’au delà des limites de l’espérance. Le réveil en a été plus douloureux.

     

    Devant l’imminence du désastre, le gouvernement indochinois intervint. Il intervint comme il l’avait déjà fait pendant la guerre. Plus de 2 milliards avaient été investis dans les plantations ; elles occupaient 80.000 coolies.

    Le premier geste d’assistance fut de consentir de larges avances pour permettre aux planteurs d’entretenir leur domaine.

      

      

      

    L’assistance donnée sous forme de prêt se révélant insuffisance, le Gouvernement décide en novembre 1930, de payer une prime qui mettait à parité le prix de revient du caoutchouc et son prix de vente (ce système fonctionna jusqu’en 1934).

    Insensiblement mais sûrement l’amélioration espérée par les planteurs s’est produite. Aujourd’hui [vers 1936], le caoutchouc trouve preneur aux environs de 5 francs le kilo.

     

    Depuis le 7 mars 1934 , et en vertu d’un accord signé à Londres entre la France, l’Angleterre, les Pays bas et le Siam, il est interdit d’augmenter les étendues plantés en hévéas. Les conséquences de cette décision ont été heureuses : les plantations ont repris de la valeur et l’on voit à présent ce qui n’existait plus depuis quelques années : des amateurs se présentent pour l’achat d’un domaine."

     

    Photographie du Syndicat des Planteurs de Caoutchouc de l'Indochine, en 1922. Mme de la Souchère est assise à coté du Gouverneur Pasquier. (Photo transmise par la famille de la marquise de la Souchère).

     

     

     

    La plantation de Suzannah

     

    "La plantation qu’il vous faut visiter, décide-t-elle, est celle de Suzannah. Ce n’est pas seulement l’une des plus anciennes, c’est l’une des mieux entretenues, l’une des plus proches, aussi. 80 kilomètres seulement de Saigon.

     

    Crée en 1903 par nos missionnaires et un groupe d’indochinois, la plantation de Suzannah s’étend sur 1644 hectares.

     

    M Berthier est l’un des directeurs de Suzannah.

     

    Vous avez des tigres dans la région ?

    Ils nous ont enlevés un cheval, ces jours ci. Les indigènes disent qu’ils sont 4. J’en ai abattu 1. La femme d’un de nos inspecteurs qui ne fait que débarquer en a tué un autre. Elle en est toute fière. C’était sa première chasse."

     

    […]

     

     

    L'église de la plantation Suzannah ; A droite, le marché

     

     

     

     

    "Voulez vous que nous fassions le tour de la plantation ? Je vais chercher la Torpédo.

     

    Mme de la Souchère rêve :

    - Une Torpédo ! De mon temps, nous nous déplacions à cheval ou dans un char à bœufs. La nuit, on allumait des torches aux quatre coins, à cause des fauves. Pas de pain frais, pas de glace, sauf deux fois par mois. Aujourd’hui, d’une plantation à l’autre, on reçoit à dîner, on bridge, on organise des sauteries. Les intérieurs ne sont pas seulement confortables, ils sont élégants, et souvent d’un goût raffiné.

     

     

     

    "L'usine" de Suzannah, vers 1926 : plantation de Suzannah

     

     

     

     

    […]

     

    D’ou viennent les travailleurs ?

    - nous employons un assez grand nombre de tonkinois, répond monsieur Berthier. Les indigènes de la région ont le défaut d’être instables. Point d’ennuis de ce genre avec les Tonkinois, mais il faut leur payer le voyage d’aller et de retour. Ce sont de gros frais, et en ce moment, nous visons à diminuer ceux ci.

     

    Combien gagnent vos coolies ?

    - En « 26 », ils se faisaient jusqu’à 25 piastres par mois. Depuis la crise, leur salaire est tombé à 12 piastres : celui d’avant le « boom ».

     

    De larges avenues coupent géométriquement la plantation. .. Les belles colonnes des hévéas s’alignent, majestueuse, comme dans un temple. Les jeunes sont tous luisants de leur feuillage aux transparences d’émeraude. Les autres ont un tronc rugueux. Tous montent d’un seul jet, fiers de leur force audacieuse. "

     

     

    Photos provenant de l'album des planteurs de 1926:

     

     

    ) Chaland affecté au transport des vidanges de la ville de Saigon ; tracteur Chenard et Walcker, avec citernes

     

     

    Plantation ; Zone du marché, de l'église, de la pagode

     

     

     

     

    Maison pour les surveillants indigène ; maison type d'un coolie

     

     

    L'église, et la pagode

    L'hôtel particulier de la Marquise de la Souchére, à Saigon.

    C'est à présent un centre de loisirs et de sports pour les jeunes. Il est situé sur la rue Nam Ky Khoi Nghia, angle Dien Bien Phu, Quartier 1.

     

     

     

     

    Dans l'Asie qui s'éveille - 1923 - François de Tessan

    En 1910, Mme de la Souchére, ayant décidé de créer quelque chose, et quelque chose de bien, de grand , d'utile, de beau, s'installait dans une modeste paillote autour de laquelle le tigre venait souvent roder. Tout autour d'elle, le fouillis hostile des hauts bambous, la forêt et ses menaces, la solitude. Quand les Saigonnais apprirent qu'une jeune et charmante femme prétendait vivre ainsi à la manière des rudes pionniers, ils crurent à une gageure.. Mais ce n'était point fantaisie de citadine éprise d'une romanesque retraite. Mme de la Souchére, avec une troupe réduite de coolies, élargit peu à peu son domaine. Pour défendre les vergers naissants autour de sa demeure, contre les animaux sauvages, elle était parfois obligés de faire le coup de feu.

      

      

    Cerfs, chevreuils, sangliers, porcs-épics lui rendaient plus souvent visite que les personnes avec lesquelles elle était naguère en relation à Saigon. Pendant des mois et des mois, elle batailla contre la terre et les éléments hostiles. Elle avait juré qu'elle ne reviendrait à la ville que quand les hévéas auraient remplacé .. les énormes bouquets de bambous. Habillé en homme, chaussée de hautes bottes, un large feutre l'abritant contre le soleil, elle exercait son métier de planteur avec une surprenante autorité. Parlant couramment l'annamite, s'intéressant à la vie de ses coolies, les soignants lorsqu'ils étaient blessés ou malades, elle savait tout obtenir de son personnel.

    En 1912, un incendie détruisit 50.000 jeunes arbres ! Mme de la Souchère subit ce désastre sans broncher. Elle recommença la lutte dès le lendemain.. Et enfin, sa constance fut récompensée comme dans les romains moraux. Après 10 années de labeur et d'épreuve de toute sorte, la plantation qu'elle avait dirigé en personne, commença à lui apporter les satisfaction attendues.

    Quand on se rend de Saigon au Cap St Jacques sur la route coloniale n°2, on aperçoit au kilomètre 53 des maisons rayés de blanc et de noir au milieu des alignements d'hévéas, une jolie demeure blanche à étage qui jette une note gaie dans les terres grises : c'est la plantation de la Souchére. Plusieurs km de routes la parcourent intérieurement. Il y a, sur les 1000 hectares en plein rendement, environ 600 hectares à caoutchouc et aussi une quantité considérable de cocotiers et de bananiers. [...]

    C'est un Kipling qu'il faudrait pour décrire les épisodes de ce duel entre une femme et la brousse rebelle. Grande est la popularité de Mme de la Souchère en Cochinchine. Elle mérite de dépasser les limites de la colonie. C'est une exemple de vaillance et d'endurance qui doit être connu en France même, pour qu'il serve à nos futures "coloniales".

     

    COLONISATION INDOCHINOISE par René VANLANDE,

    L’IIlustration, 26 mars 1932.

    (contribution Alain Léger)

    "La véritable pacification coloniale : plantation dirigée par une Française en Cochinchine sur I'emplacement d'un ouvrage fortifié
    enlevé par nos troupes, il y a soixante-dix ans, et dont on distingue encore la trace.

     

      

      


    Voici une curieuse photographie faite récemment dans la région du Dong Naï, un des fleuves les plus remarquables de la péninsule
    indochinoise puisque les paquebots de 20.000 tonnes le remontent jusqu'aux abords de Saïgon et dont le cours, à certains endroits,
    est large comme cinq fois celui de la Seine. Pris en avion à 1.000 mètres d'altitude, ce document a fait ressortir, au cœur d'une
    plantation dite de la Souchère et admirablement dessiné sur le sol, le pourtour d'un ouvrage fortifié enlevé par nos troupes au moment de l'occupation de la

      

      

    Cochinchine, en 1861. Ainsi, on l'a vu ici même dans L'Illustration du 25 mai 1929 et du 19 décembre 1931, l'avion, utilisé selon la méthode inventée par le R. P. Poidebard dans la Haute-Djézirèh syrienne, permet de retrouver les traces d'ouvrages ou de bâtiments disparus depuis fort longtemps. L'exemple actuel n'est, si l'on peut dire, qu'un post-scriptum modeste ajouté aux magnifiques révélations archéologiques réalisées à ce jour grâce à la photographie aérienne. Il n'en demeure pas moins
    intéressant.

      

      

    Intéressant, il l'est aussi, car il permet de dire quelques mots de la très belle œuvre de colonisation entreprise en ce coin lointain d'Indochine par une de nos compatriotes, Française au grand cœur, qui a accompli là-bas une œuvre magnifique et féconde. Là où s'étendent actuellement d'impressionnants alignements d'hévéas (arbres à caoutchouc) aujourd'hui en plein rapport, il n'y avait, en
    1910, que la forêt vierge, hérissée de fourrés, noyée de marécages, qu'il fallut débroussailler, assainir et planter dans des
    conditions particulièrement difficiles avec une troupe de coolies. Durant des mois, couchant la nuit dans une paillote envahie par les
    insectes, notamment par les moustiques, dont la ronde exaspérante l'empêcha souvent de dormir, elle connaît la vie rude des campements dans la brousse.

      

      

    Cependant au jour le jour elle se faisait à cette dure existence, apprenant la langue des indigènes, leurs coutumes, découvrant aussi peu à peu leur esprit et leur âme, et, ainsi, apprenant aussi le moyen de se faire aimer et respecter.

      

      

    Déjà, soixante mille pieds d'hévéas dressaient au ciel leurs tiges flexibles, où le latex perlait sous l'écorce, quand un incendie de
    brousse se propagea dans la plaine, gagna la plantation, la dévora en une journée, ne laissant que des cendres sur un sol désolé. Mais,
    courageusement, la noble femme se remettait à I'œuvre et regagnait bien vite le terrain perdu.

      

    Puis ce fut la guerre. Malgré les avertissements de l'administrateur provincial signalant à la planteuse de Longthanh la présence, dans la région de bandes d'indigènes mutinés, notre, vaillante compatriote refusait de se retirer. Très aimée des habitants qu'elle avait secourus ou fait travailler, elle estimait ne pas être en danger. Cependant, une mutinerie éclatait. Malgré les avis des notables, l'intrépide femme-colon décidait d'aller trouver les mutins et de leur parler. Accueillie par une volée de pierres, elle ne faiblit pas, et, s'avançant : « Tuez-moi, leur cria-t-elle, si vous
    l'osez ! »
    Cette attitude, ce courage en imposèrent aux plus turbulents. Depuis, son autorité n'a fait que croître en même temps que
    s'augmentait la plantation. Aujourd'hui, ses travailleurs l'appellent « notre vénérée maman », ce qui constitue pour les Annamites un
    témoignage tout particulier de respect et d'admiration. Comme elle aime à le répéter, avec du sang-froid et de la volonté, on petit
    tout obtenir. Les Annamites sont très sensibles aux égards et à l'amitié. Il faut être poli avec une race polie. On les juge souvent
    trop vite et mal d'après les indigènes corrompus des grands centres ». Chez elle, les coolies, outre le logement, touchent une ration journalière de 700 grammes de riz et un salaire variant de 40 à 60 cents. Les soins médicaux sont donnés gratuitement aux travailleurs et à leurs femmes. Enfin, chacun d'eux possède un carnet de pécule constitué par des versements mixtes et égaux de l'employeur et de l'employé.
    Ainsi celle vaillante a prouvé — et en ceci elle a servi magnifiquement notre pays — qu'avec des égards et un esprit de
    justice aidés par une fermeté vigilante, on pouvait collaborer avec les indigènes et les rattacher loyalement à la cause de notre
    civilisation et de la France."

    Daniel Hémery, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial, Paris, Maspero, 1975, p. 29 n :
    (contribution Alain Léger)

    On notera l'indignation des colons lors de la vente aux enchères de la célèbre plantation De La Souchère à Long Thanh le 28 septembre 1933 : estimée à 2.000.000 $ [piastres], elle est adjugée pour 100.000 $ au groupe de la Banque de l'Indochine
    [plus précisément à la SIPH (A.L.)]. « La plaie de la colonie ? c'est la Banque de l'Indochine ! », écrit De Lachevrotière, principal porte-parole du colonat, dans La Dépêche d'Indochine du 26 octobre.

    Histoire de Mme de la Souchère, d'après le revue Sernamby, avril 1998

    Âgée de 23 ans, Janie Bertin, originaire de Normandie, débarque à Saigon le 15 décembre 1904. Elle vient rejoindre son mari, Charles Rivière de la Souchère, Capitaine au long cours, en formation sur la rivière de Saigon. Ils sont installés dans une villa confortable dans la rue Testard. Charles obtient son brevet de pilote en 1905, ce qui lui permet d'être affecté à la liaison maritime entre le Cap Saint Jacques et Saigon. Le couple vit une vie mondaine, et participe notamment aux nombreuses fêtes données au Cercle des Officiers.

    En 1909, lassée de cette vie festive, Mme de la Souchère propose à son mari de créer une plantation. Il finit par céder, connaissant la ténacité de sa femme. A une condition : que la plantation ne soit pas trop loin de Saigon, car ils ne possèdent pas de voiture. Le lieu de Long Than, à 55 km de Saigon, est choisi.

    Les conditions de vie durant la phase de défrichage sont particulièrement difficiles. Logement spartiate, approvisionnement tous les 15 jours, présence du tigre, accès de fièvre. La plantation compte 1000 hévéas fin 1910. Le coup de fusil doit être fréquemment tiré contre les sangliers, lièvres et autres cerfs qui endommagent les jeunes pousses. Au bout de 2 ans, 200 hectares sont défrichés et plantés, soit un total de 60.000 hévéas.

    Mais un incendie ruine les 3 ans d'efforts. Tout est à recommencer. Craignant de ne pas avoir le courage de revenir, la femme planteur ne se rendra pas une seule fois à Saigon en 3 ans... Un village est construit, ainsi qu'une infirmerie. Une école est confiée aux Sœurs. Plus tard, une pagode et une chapelle verront le jour. Par arrêté du Gouverneur de la Cochinchine, ce village prendra le nom de "Bertin Rivière de la Souchère".

    En 1916, un télégramme arrive sur la plantation : Charles, son mari, est brusquement hospitalisé. Il meurt 3 jours plus tard. Malgré son immense chagrin, elle décide de poursuivre seule l'œuvre entreprise avec son époux. Elle lui succéde au sein du Syndicat des planteurs de Caoutchouc (elle sera plus tard vice présidente puis présidente d'honneur). 

    En 1920, elle engage un directeur européen, ce qui lui permet de se consacrer avec plus d'ardeur à son rôle social. Sa porte est ouverte à tous. Ses coolies l'appellent "maman". Elle sait les annamites joueurs : elle crée alors un carnet de pécule, alimenté par des versements mixtes et égaux.

    En 1922, elle reçoit la Croix de la légion d'Honneur.

    En 1927, la simple "cagna" du début est remplacée par une jolie maison à colombage meublée avec goût, possédant l'électricité et le téléphone. La plantation s'étend sur 1000 hectares.

    Villa de la plantation, album des planteurs 1926  

    Elle prend un premier congé en métropole. Avant de partir, elle offre 12000 piastres et un terrain pour la construction d'une maternité. Elle emmène avec elle un enfant annamite de 6 ans, confié par une famille de notable. Elle l'adoptera plus tard à la demande de ses parents et lui donnera le nom de Charles Bertin Rivière de la Souchère.

    En 1930, la crise éclate. Les emprunts succèdent aux emprunts. En 1932, le prix de vente du caoutchouc est de 2.1 piastres (contre 20 en 1927) pour un coût de revient à 6 piastres... Pour les banques, le fruit est mûr ! Elles exigent le remboursement des sommes dues et rachètent en dessous de la valeur réelle les plantations concernées. Mme de la Souchére fait partie des victimes et perd sa plantation. Le prix de vente ne couvre pas les dettes accumulées.

    Beaucoup lui conseillent alors d'abandonner. Pugnace, aidée par des amis, elle fait face et, en 1939, ses dettes effacées, se retrouve propriétaire d'une plantation de 200 hectares de caféiers et d'hévéas.

    Une cruelle épreuve la frappe à nouveau : son fils adoptif jean, 13 ans, meurt brusquement à la Seyne sur Mer. Très affectée, elle règle ses affaires, confie sa plantation à William Bazé et rentre en France avec deux autres enfants adoptés, Marie Josée et Pierre, le frère naturel de Charles.

    En juin 1940, elle est installée dans un petit château près de Saumur. En 1942, elle part pour la France libre à Mont Auroux, dans le Var. Ses 3 enfants s'engagent dès le débarquement dans les campagnes de France, d'Allemagne et d'Indochine.

    Elle ne retournera plus en Indochine malgré son désir. Après Dien Bien Phu, elle fera rapatrier les cendres de son mari.

    Promue au grade d'officier de la légion d'honneur en 1952.

    Elle sera toujours très attentive aux faits politiques de l'Indochine ainsi qu'à tout ce qui concerne l'adoption.

    Elle termine sa vie à Grasse le 31 octobre 1963.

      

    Elle repose au cimetière de la Seyne sur Mer.

     

      

     

    sources

    La Belle Indochine

    http://belleindochine.free.fr/MmeSouchere.htm

     

     

    « ALBERT KAHNXUE YANQUN »