• HISTOIRE du TIBET

     

     

    La Préhistoire

     

    Le peuplement du Tibet est très ancien. Cette région du globe a dû être autrefois plus favorable aux activités humaines qu'elle ne l'est aujourd'hui. Depuis le début de notre ère l'Europe s'intéresse à l'Asie centrale. Des croyances que l'on trouve dans le bouddhisme tibétain existaient aussi dans le christianisme primitif.

    Voici plus de 50 millions d'années, la plaque indienne rencontre la plaque eurasiatique élevant progressivement le plateau tibétain et l'Himalaya du niveau de la mer jusqu'aux sommets les plus élevés du monde. Le peuplement de ces territoires, qui subirent de nombreuses transformations au cours des siècles, se perd dans la nuit des temps.

    La préhistoire tibétaine demeure largement inconnue. Les sites les plus anciens ont cependant livré des vestiges remontant au paléolithique supérieur.
    Au cours des années 1956, 1966, 1976 et 1978, de nombreux vestiges d'une activité humaine ont été exhumés sur les hauts plateaux tibétains; ces restes laissent supposer que cette région était habitée voici 20000 ans, voire même 30000 ans; de 8000 à 5000 ans, les hommes vivant là pratiquaient l'élevage des chevaux, du bétail et des moutons; vers 6000 ans, ils étaient devenus sédentaires et cultivaient le sol, la chasse et l'élevage ne constituant plus que des activités résiduelles. En 1984, un site préhistorique est découvert près du monastère de Sera. D'autres sites ont été découverts précédemment à Ningchi, à l'est du pays, ainsi qu'à Tchougong, près de Lhasa. Ils confirment que le peuplement du Tibet remonte à plusieurs milliers d'années avant notre ère et qu'une civilisation néolithique s'y est développée. A Kharo, dans le Qinghai, on a mis à jour une trentaine d'habitations, malheureusement à proximité d'un site industriel, avec 8000 outils lithiques et 20000 tessons de poterie qui remontent au néolithique et révèlent une certaine diversité dans la fabrication. Quelques menhirs, isolés ou alignés, témoignent de l'existence d'une culture mégalithique; à diverses époques, plusieurs monuments de ce type ont été signalés, notamment dans le sud du Tibet. De nombreuses tombes, analogues à nos tumuli à allée couverte, utilisées du premier millénaire avant J.-C. jusqu'à l'an mille de notre ère, ont également été identifiées. Enfin, il existe, au Mustang comme dans l'ouest du Tibet, des habitations troglodytiques, creusées dans de hautes falaises, où se seraient abrités les chasseurs de la préhistoire. Aucune trace d'art pariétal n'a été toutefois décelée et les gravures rupestres découvertes dans l'ouest, avec des représentations d'animaux, de chasseurs, de symboles divers tels que la roue solaire ou le svastika, sont protohistoriques. Le bronze, puis le fer apparurent sur le Toit du Monde avec un décalage d'un millénaire, si l'on considère les dates de leur première utilisation en Asie occidentale, en Europe et en Chine.

    En novembre 2003, des spécialistes firent état de la découverte d'un habitat préhistorique sur le plateau du Qinghai-Tibet. Des outils en pierre avait été été dégagés lors de la prospection archéologique précédant la construction du chemin de fer. D'après les archéologues, les sites habités, proches de l'eau, à l'abri du vent, avec une vue lointaine offrant une protection facile, favorisaient de manière idéale la vie de l'homme primitif. Ils se trouvent au bord de la rivière Bi Qu ou sur les pentes des monts Tanggula, à une altitude de 4700 à 4900 m. Parmi les vestiges répertoriés, on note la présence d'outils de bonne facture destinés à divers usages, en particulier pour la chasse, l'élevage et l'agriculture, courants dans le continent eurasien à l'époque préhistorique. Ils confirment l'existence de l'homme sur le plateau tibétain à une époque reculée et apportent une aide précieuse pour l'étude de l'évolution humaine dans cette région du globe.
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    Objets néolithiques (haches de pierre, aiguilles en os, jarre double) trouvés sur un site du comté de Chamdo (Kham) - (source: documentation chinoise)

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    D'après la mythologie tibétaine, au début, le ciel et la terre étaient le père et la mère. N'oublions pas que, dans la mythologie grecque, les Titans sont nés des oeuvres du ciel et de la terre. Le monde se serait créé à partir d'un oeuf primordial qui contenait les éléments: air, terre, feu, eau et espace. Cet oeuf se serait divisé en 18 autres oeufs. L'un aurait engendré un être pensant immatériel. Ce dernier, pour utiliser les cinq sens, nécessaires à l'appréhension de ce qui l'entourait, et se déplacer, se serait doté d'un corps physique.

    Selon une légende, le peuple tibétain tire ses origines de l'union d'un singe-bodhisattva, avatar d'Avalokitesvara (bodhisattva de la compassion, Chenrézig en tibétain), avec une ogresse, Srinmo; ainsi s'expliqueraient les bons et les mauvais côtés des Tibétains. Mais pour d'autres, l'ogresse serait une tara. Démone ou divinité, chacun tranchera comme il l'entend. Le couple aurait eu six enfants qui devinrent les hommes-singes fondateurs des six premières tribus; ces tribus seraient à l'origine des futurs royaumes qui se partagèrent le Tibet.  

    En l'an -18000 ou -16000 (cette date laisse rêveur mais d'autres sources la ramènent à -1063! Où est l'erreur?) naquit Tönpa (ou Bötön ou Bönteun) Shenrab fondateur de la religion bön. Né prince, dans une terre de l'ouest, il abandonne le pouvoir pour se rendre au Tibet et y répandre la foi. Il se heurte aux démons; peut-être ces derniers sont-ils les adeptes du chamanisme sibérien qui devait alors être pratiqué dans la région. Selon certains auteurs, le bön ne serait cependant parvenu au Tibet que tardivement (au 6ème siècle?). Quoi qu'il en soit, la nouvelle religion, qui serait originaire de Perse, fait de nombreux emprunts au chamanisme. Le svastika, que l'on retrouve dans d'autres endroits du monde, par exemple chez les Amérindiens, fait partie de ses symboles; plusieurs rites des tribus amérindiennes seraient d'ailleurs d'inspiration bönpo ce qui laisserait supposer que cette religion existait bien en Asie centrale voici dix mille ans, lors du franchissement du détroit de Béring par les Asiatiques qui devaient peupler le continent américain.

    Vers l'an -2000, la plus ancienne cité habitée du Tibet, Kyunglung, aurait vu le jour, dans la région de l'ouest qui devint plus tard le royaume du Zhangzhung. Cette cité troglodyte aurait abrité deux à trois mille personnes, selon l'explorateur italien Tucci. Elle aurait été abandonnée vers l'an mille de notre ère.

    En l'an -1000: Rédaction en langue locale archaïque de textes bönpos à l'ouest du Tibet, dans la région du Zhangzhung.

    En l'an -500: Une cité fortifiée, d'une surface de 10 hectares, avec des champs irrigués sur une quinzaine de km, prospérait au nord ouest du Tibet. Elle sera découverte en 1994, par des archéologues français qui lui donneront le nom de Djoumboulak Koum (sables ronds en ouïgour).

    Avant l'avènement de la monarchie, sept périodes "civilisatrices" se seraient succédées. La sixième période est qualifiée de "règne des douze roitelets". Ces derniers, douze sages bön, accueillirent le premier monarque du Tibet, Nyathri Tsampo, roi du trône des nuques, ainsi nommé parce que ses sujets le portaient sur leurs épaules dans un palanquin. La date de l'avènement de Nyathri Tsampo est controversée; certains pensent qu'il s'établit dans la vallée du Yarloung, au sud-est de Lhassa, en l'an -127 et que cette date marque le début du calendrier royal (année 1); d'autres estiment à l'an -200 ou même à l'an -500 le début de ce souverain mythique d'origine céleste; les archéologues, quant à eux, situent l'événement au 3ème siècle avant notre ère. Quoi qu'il en soit, le bön devint alors la religion dominante du Tibet; cette religion étendit son emprise pendant une période au cours de laquelle une trentaine de tsanpos (rois?) se succédèrent dans la vallée du Yarloung. Les relations de la religion avec le pouvoir furent parfois conflictuelles; c'est ainsi que le huitième monarque, Drigoum Tsempo, persécuta les prêtres bönpos dont la puissance lui portait ombrage (Pour en savoir plus sur le bön, cliquez ici ).

    D'après les bönpos, le premier roi tibétain serait venu du ciel. Pour les bouddhistes, au contraire, il serait originaire de l'Inde. De naissance royale, après bien des tribulations pour échapper à ceux qui voulaient le supprimer, il aurait fui son pays d'origine pour se réfugier au Tibet. Les pasteurs nomades qui l'accueillirent, en le voyant descendre des montagnes, auraient été convaincus de son origine céleste, d'autant plus facilement que ses mains étaient palmées et que ses paupières se fermaient par en bas. Certains récits mythiques se réfèrent au Mahabharata, la grande épopée indienne; d'après eux la monarchie tibétaine prolongerait la lignée d'un chef indien vaincu, exilé de l'autre côté de l'Himalaya. On parle aussi d'un membre du clan Lichavi, apparenté au Bouddha Gautama, dont les descendants régnèrent sur le Népal; mais l'arrivée tardive du bouddhisme au Tibet rend cette hypothèse peu crédible. A leur mort, les rois tibétains se transformaient en arc-en-ciel pour rejoindre leur demeure céleste. L'origine divine de ces monarques aurait été interrompue de la manière suivante. L'un d'entre eux, particulièrement querelleur, aurait perdu ses armes magiques au profit d'un prince voisin; celui-ci en aurait profité pour trancher la corde (Mou) qui reliait le roi au ciel, provoquant ainsi sa mort; selon une autre version du même incident, la corde aurait été rompue accidentellement, lors d'une querelle du roi avec un palefrenier, les dieux l'ayant abandonné. Quoi qu'il en soit, depuis lors, la lignée monarchique n'aurait plus eu qu'une origine terrestre. Les rois célestes regagnant le ciel n'avaient pas de sépultures; leur transformation en rois terrestres eut pour conséquence leur inhumation dans des tombeaux recouverts d'un tumulus. Mais les montagnes gardèrent un caractère sacré; n'étaient-elles pas le lieu d'atterrissage des ancêtres venus du ciel?

    Peut-être la corde est-elle un souvenir de l'arbre cosmique permettant, dans les mythologies primitives, l'accès à la terre et au ciel, aux enfers et au paradis, chemin aussi utilisé par les chamans; le naga (ou le dragon) n'est-il pas l'occupant du monde souterrain? Dérangez-le en aménageant le sol et il se venge en propageant des maladies; l'art du guérisseur ne revient-il pas à déterminer la cause de la maladie et à apaiser le dieu qui en est l'auteur, en passant si nécessaire d'un monde à l'autre?

    A l'époque des premiers rois, existaient un dieu-homme (pho-lha) et une déesse-femme (mo-lha). Les mythes bön font état de la lumière et de l'ombre comme le couple cosmique initial. Enfin, dans plusieurs mythes d'Asie centrale le soleil et la lune sont respectivement le premier mâle et la première femelle.  

    Vers l'an -100, un groupe de Yuezhi, les "barbares à tête de chien", appelés ainsi par les Chinois à cause de leur visage barbu, en fait probablement des Européens, et peut-être des Scythes, qui vivaient au Turkestan, auraient émigré au Tibet, chassés par des ancêtres des Mongols (Huigni ou Xiongnu?). A l'époque de Mao Tsé Toung, des momies d'hommes blancs ont été découvertes; pour des raisons politiques, elles demeurèrent cachées, dans les réserves du musée d'Urumqi, jusqu'en 1987, date à laquelle on les retrouva; elles sont aujourd'hui montrées au public et il est avéré que le Sinkiang (Turkestan chinois) fut peuplé autrefois par les Tokhariens de race indo-européenne. Les caractéristiques morphologiques de la population tibétaine actuelle montrent qu'elle n'est pas homogène et qu'elle s'est constituée d'apports divers; il existe une différence évidente entre les guerriers Khampas de haute taille des vallées de l'est et les habitants du plateau central de taille plutôt moyenne; on peut penser que des populations d'origine caucasienne sont venues s'y mêler à d'autres d'origine mongole ou chinoise pour composer le peuple tibétain d'aujourd'hui.
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    Les spécialistes divisent la population tibétaine en trois groupes: Ando, Nachan et Hor qui eux-mêmes se subdivisent en 51 tribus, lesquelles possèdent leurs propres cultures néanmoins rameaux d'un tronc commun. Les Hor, d'origine mongole et turque, comprennent 39 tribus; les Tibétains qui vivent au Kham sont de grande taille et se nomment les Khampas, alors que les habitants du Tibet central, les Pöba (ou Bodpa) sont plus petits. Les Ando seraient les descendants des Karjia. Des Tangoutes se sont fondus dans la population tibétaine. On connaît mal les origines ethniques de cette dernière; les nombreux traits qu'elle possède en commun avec les Mongols ont amené certains à lui attribuer les mêmes origines; d'autres estiment qu'elle comporte, au moins partiellement, des apports d'Asie centrale, d'origine peut-être indo-européenne; d'autres encore pensent qu'elle pourrait être issue d'Asie du sud-est; la parenté avec les indiens Hopis ne serait qu'un mythe, en dépit des similarités des cultures. Les dernières découvertes génétiques laissent supposer que les origines des Tibétains sont multiples; à des apports d'Asie centrale s'ajouteraient d'autres apports d'Asie orientale. Des tribus aux moeurs et aux croyances diverses, de provenances multiples, et pas toujours en bons termes, se sont très probablement côtoyées pendant des siècles dans les vallées tibétaines.

    D'après le lama Vajranatha, John Myrdhin Reynolds, des Aryens auraient trouvé refuge au Tibet. "Selon les annales dynastiques chinoises, quand les Scythes-Tokhariens, que les Chinois appelaient Yueh-chih, furent vaincus par les Huns de langue turque, ou Hsiung-nu (Xiongnu), sur les frontières occidentales de la Chine, au nord du Tibet, au second siècle avant notre ère, un groupe de langue iranienne, dont les membres étaient grands et blonds, s'enfuirent au Tibet oriental, c'est-à-dire dans le Kham et l'Amdo, où, jusqu'à nos jours, ils constituent une partie de la population khampa parlant tibétain, un autre groupe, plus important, alla vers l'ouest, dans la région au nord du Zhang Zhung."

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    Hérodote décrit, au cœur de l’Asie, un pays habité par de fabuleuses créatures, les fourmis géantes chercheuses d’or, que bien des gens assimilent au Tibet. D’autres auteurs exploiteront ce thème. La Perse antique aurait tiré sa richesse de l'utilisation de ces orpailleurs originaux. En fait, ces fourmis seraient des marmottes et le lieu où elles fouilleraient le sol serait la plaine de Dansar, un plateau élevé, au bord de l'Indus, près de la frontière de cessez-le-feu entre l'Inde et le Pakistan. Dans cette région isolée, où le fleuve mugit dans des gorges profondes, des tribus indigènes vivent encore aujourd'hui comme à l'époque de l'âge de la pierre et recherchent les pépites du précieux métal dans les terres que de grandes marmottes extraient du sol en creusant leurs terriers.

    Au premier siècle de notre ère, un philosophe et thaumaturge grec néopythagoricien, Apollonius de Tyane*, se lance, en compagnie de son élève, Damis, sur les traces de Pythagore, vers le royaume des hommes qui savent tout (Shambala). Passées de très hautes montagnes, les deux compagnons parviennent dans une contrée où des incidents étranges se produisent. Le chemin que suit leur caravane disparaît derrière eux au fur et à mesure qu'ils avancent. L'environnement est si mobile qu'il est impossible de s'y repérer. Un jeune homme au teint bistre leur apparaît bientôt. Il enjoint à la caravane de s'arrêter. Apollonius et son compagnon sont attendus, mais eux seuls doivent rencontrer les Maîtres. Les deux Grecs abandonnent leurs porteurs et suivent le jeune homme. Apollonius est présenté au roi des Sages. Celui-ci connaît tout des péripéties du voyage. Au cours des mois qui suivent, avant le retour vers la Grèce des deux voyageurs, ces derniers sont témoins de choses à peine croyables. Des pierres dotées d'une lumière intérieure intense sont utilisées comme lampes et permettent d'y voir la nuit comme en plein jour. Leurs hôtes vivent à la fois sur terre et ailleurs. Ils ont le pouvoir de se déplacer dans les airs. Ils sont servis par des sortes de robots. Ils vivent en communauté, ne possèdent rien et disposent cependant de toute la richesse du monde. Avant de revenir dans leur monde, les deux voyageurs sont chargés de talismans qu'ils devront cacher afin que, découverts plus tard, ils prennent une signification historique (cette anecdote fait penser aux textes trésors tibétains, les termas). 

    * Appolonius de Tyane est considéré par certains auteurs comme une sorte de Christ païen (voir ici).

    Les Tibétains croient en l'existence de Grands Saints qui vivent plusieurs siècles et sont chargés de veiller sur l'humanité. Dans les textes sacrés associés au Kalachakra, le royaume de Shambala est situé au nord de l'Himalaya. Il est décrit comme un monde idéal ou tout ne respire qu'harmonie, sagesse et beauté. Les murs de la capitale, incrustés de miroirs, reflètent une lumière si vive qu'il n'y existe aucune différence entre le jour et la nuit. Cependant, ce lieu idyllique n'est pas totalement à l'abri de tout danger. A l'époque de son huitième roi, les fidèles de la religion des Védas étaient si nombreux qu'ils paraissaient présenter une menace potentielle pour le bouddhisme. Le monarque leur soumit l'alternative de se convertir où de quitter le pays. Ils adoptèrent le second parti. Le roi prit alors la forme d'une divinité courroucée et se plaça en travers de leur route. Terrifiés, ils rebroussèrent chemin et se convertirent. Une prophétie prédit qu'en l'an 2425 le royaume sera menacé d'invasion par les barbares. Le roi rassemblera alors son armée, franchira les montagnes et livrera bataille sur le territoire de l'Inde. Il en sortira victorieux et l'âge d'or régnera sur la terre.

    D'après Chögyam Trungpa, le souverain du royaume de Shambala libérera l'humanité à la fin de l'Âge sombre.

    2ème siècle: Apparition en Inde de la philosophie du Véhicule (voie ou enseignement et pratiques propres au cheminement spirituel permettant de passer de l'état de l'ignorance à l'Éveil) dont se réclamera plus tard le bouddhisme tibétain.

    150 environ: Le Tibet apparaît sur la carte de Ptolémée sous le nom de "Bod", dénomination employée par les Tibétains. Au cours du temps, plusieurs noms lui seront attribués: "Burutabeth" par l'historien perse Rashid al Din (1247-1318), "Tubbat" par les géographes arabes, "Tu-bat" par l'historien chinois Ouyang Xiu (1007-1072), auteur d'une Nouvelle Histoire des Tang, "Gangjong" ou "Pays des Neiges" puis "Xizang" ou "Pays caché dans l'ouest" par les Chinois modernes. 

    200 environ: Construction du palais de Yongbulakhang, dans la vallée du Yarloung.

    Quatrième siècle: Le désert, au nord-ouest du Tibet, aurait alors été davantage peuplé qu'aujourd'hui. Jadis, une vaste mer intérieure occupaient une grande partie du plateau tibétain; les lacs actuels, dont certains sont salés, n'en sont plus qu'un maigre souvenir. D'après la tradition, le Jokhang n'est-il pas bâti sur un lac? Des fleuves, alimentant des points d'eau désormais asséchés, y auraient coulé en abondance; on y aurait trouvé des forêts et de gras pâturages; d'importantes cités, maintenant enfouies sous les sables, y auraient prospéré. L'explorateur suédois Sven Hedin, au cours de ses voyages, à la fin du 19ème siècle, y découvrit de nombreux vestiges; des dessins et peintures laissent supposer que la population qui y vivait aurait pu venir de Perse, ce qui corroborerait la thèse de l'origine supposée de la religion bön. Il n'est pas interdit de penser qu'une fraction de cette population était chrétienne, compte tenu de l'expansion du nestorianisme en Asie centrale. Des découvertes récentes effectuées dans des tombeaux laissent supposer que le nomadisme n'a pas précédé la sédentarisation mais, au contraire, lui a succédé; les sociétés agricoles primitives se seraient converties à l'élevage par suite de la sécheresse consécutive au recul des glaciers qui rendait leurs terres impropres à la culture. D'ailleurs, la domestication des plantes, favorable à la sédentarisation, a précédé celles des animaux, sans lesquels il ne peut pas y avoir de pastoralisme nomade. A une époque reculée, le Tibet, moins désertique qu'aujourd'hui, était probablement plus peuplé qu'il ne le fut ultérieurement, par rapport aux pays voisins. La constitution, à partir de son territoire, de l'un des plus puissants empires du monde trouve là des éléments d'explication. Certains se demandent comment des hommes ont pu venir peupler une région aussi inhospitalière que les hauts plateaux tibétains; la réponse est simple: elle ne l'était pas lorsqu'ils y sont arrivés! (voir Harrer).

    374-433: Le tsanpo historique Tho-tho-ri, un roi bönpo, établit sa résidence sur la Colline rouge (Lhassa?). Il serait le premier roi a être entré en contact avec le bouddhisme, via des commerçants hindous. Des écritures saintes, qui seront reprises dans le Kanjur, tombent du ciel; Tho-tho-ri n'en comprend pas le sens, mais il les conserve pieusement.
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    La lévitation et la réincarnation ne sont nullement des croyances propres au bouddhisme. Au début de notre ère: Un certain Simon, dit le Mage, accomplit des miracles et prêche les foules en Samarie, en concurrence avec les apôtres. Il est capable de s'élever et de se déplacer dans les airs. Sa notoriété est si grande que le bruit de ses prodiges parvient jusqu'à Rome où Néron le mande. Pierre, qui deviendra bientôt le premier pape, se jure de confondre l'imposteur. Ce dernier se livre devant les yeux de Néron et de Pierre à ses exercices favoris. Il s'enlève de terre et survole la foule venue assister au spectacle. Mais Pierre, soupçonnant quelque diablerie, se met en prière et somme Satan de renoncer à soutenir son adversaire. Simon tombe comme une pierre sur le sol où il s'écrase. La foi chrétienne prête le don de lévitation à plusieurs figures célèbres; citons Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), lors de ses communions, et le franciscain Joseph de Copertino (1603-1663), pendant ses extases. Par ailleurs, des médiums européens auraient démontré leur capacité de se déplacer dans les airs, par exemple le Britannique Daniel Dunglass Home (1833-1886). Bien sûr, aucune preuve tangible ne vient étayer ces prodiges; on croit ou on ne croit pas! Le chef sioux Elan noir raconte aussi une expérience de voyage sur un nuage entre l'Europe et l'Amérique, mais dans ce cas il s'agit vraisemblablement d'un délire causé par un malaise.

    Quant à la réincarnation, c'est une croyance ancienne et assez répandue, avec de nombreuses variantes. Des écoles de pensée, auxquelles participèrent des chrétiens mais aussi des adeptes d'autres religions la tenaient pour vraie; ce fut notamment le cas du courant de pensée gnostique, dont il sera question ci-dessous. Plus près de nous, les cathares pensaient que les âmes transmigraient, de corps en corps, jusqu'à leur salut final auprès du Père éternel. Selon la doctrine cathare, il existe un dieu du bien et un dieu du mal. Le monde terrestre est la création du malin: c'est Satan qui obligea des anges à s'incarner en hommes pour peupler notre planète. Le royaume de Dieu ne saurait être de ce monde. Mais, contrairement à ce que prétendaient les inquisiteurs, les cathares ne se livraient pas à un culte satanique. Il dénonçaient au contraire la puissance de Satan dans le monde terrestre et ils admettaient que les hommes, à force de volonté et après plusieurs transmigrations, pouvaient devenir parfaits. Alors, leur âme échappait au démon et rejoignait le ciel. Cette croyance en l'accession à un monde idéal, après une succession de transmigrations, est évidemment proche des traditions religieuses orientales. Pour terminer, rappelons que le château de Montségur, haut lieu cathare s'il en fut, continue de susciter bien des interrogations. Certains croient que les inquisiteurs poursuivirent les derniers membres de la secte jusqu'au Tibet et d'autres prétendent même avoir vu, dans les années 1950, des moines tibétains errant dans les souterrains du château.

    La croyance en la réincarnation se retrouve dans bien des religions ou philosophies autres que le bouddhisme même si elle y prend parfois un sens différent: métempsycose, orphisme selon certains auteurs, manichéisme, pythagorisme et néoplatonisme. Elle constitue l'un des éléments essentiels de deux autres religions d'origine hindoue: le jaïnisme et l'hindouisme. Le jaïnisme offre un cas particulier intéressant puisqu'il vit le jour à peu près au même moment que le bouddhisme et qu'il professe que le but de la vie est de se purifier pour se libérer du cycle des morts et des renaissances en pratiquant la non violence. Enfin, l'hindouisme, évolution du védisme et du brahmanisme, qui admet le système des castes, l'une des plus anciennes religions du monde et la troisième la plus pratiquée, est encore aujourd'hui la religion dominante de l'Inde.

    La métempsycose, c'est-à-dire la transmigration des âmes, ne doit pas être confondue avec la renaissance ou la réincarnation bouddhistes puisque le bouddhisme n'admet pas l'existence de l'âme. Cependant, cette croyance qui fut celle de Pythagore, lequel la tenait de l'Égypte et de ses adeptes, qui fut admise par la Kabbale et qui est celle des Druzes, et du Yésidisme de quelques Kurdes, constitue indéniablement une idée voisine. Elle n'était pas ignorée des Grecs, Platon la défend dans ses dialogues, mais son adoption par l'orphisme est controversée. Quelques auteurs, Montaigne en particulier, pensaient que les druides croyaient en la transmigration des âmes mais il apparaît plus probable qu'ils se contentaient de croire à l'immortalité de l'âme dans un lieu idyllique, voisin des paradis germanique ou islamique, pour les plus méritants. Au 12ème siècle, le voyageur juif Benjamin de Tudele affirme l'avoir observée chez les Dogzün, une peuplade montagnarde du Moyen Orient qui vivait près de Sidon; voici ce qu'il écrit à leur propos: "Leur sentiment est que, lorsque l'âme d'un homme de bien est séparée de son corps, elle entre dans celui de quelque Enfant qui est, dans le même moment, engendré; que si c'est un méchant homme la sienne passe dans le corps d'un Chien, ou d'une autre Bête." Les Druzes de Syrie et du Liban continuent aujourd'hui de croire en la transmigration des âmes. Dans certaines sociétés africaines contemporaines, la réincarnation joue un rôle social important; chez les Ashanti du Ghana, le sang renaît par la lignée maternelle, le principe masculin retourne aux ancêtres et l'âme rejoint la divinité; selon les Kikuyu du Kenya, les hommes possèdent deux âmes: une âme sociale, qui se réincarne dans un autre individu, et une âme individuelle qui s'en va chez les ancêtres. Ainsi, la réincarnation, passage entre le monde des vivants et celui des morts, est aussi associée au culte des ancêtres.

    Au 19ème siècle, le mouvement spirite, lancé en 1857 par Alan Kardec, utilisa la réincarnation comme fondement de sa religion universelle. Dans les années 1930, une Britannique, Joan Grant, publia plusieurs ouvrages relatant ses vies antérieures, en Égypte ancienne, en Grèce antique, dans l'Angleterre médiévale et l'Italie de la Renaissance. Plusieurs cas de personnes prétendant se souvenir d'une vie antérieure ont été recensés; le plus connu est celui d'un jeune hindou, Munna, qui, victime d'un destin tragique (il fut égorgé par ses ravisseurs), se serait réincarné en la personne d'un autre enfant, nommé Shankar, capable de rapporter des détails précis de sa brève existence passée. On notera que les Tibétains font une différence entre la réincarnation et la renaissance: seuls les grands lamas se réincarnent, les personnes ordinaires se contentent de renaître.

    Dernier point: on peut également trouver des similitudes entre la pensée bouddhiste et l'hésychasme, un mouvement spirituel chrétien qui remonte aux origines du monachisme et qui, par la prière intérieure, recherche la présence sensible de la divinité et la déification de l'orant. Ce mouvement prône la recherche du silence et de la quiétude ainsi que le refus du raisonnement, la pensée, toujours éveillée, devant se tenir sans cesse à la porte du coeur. La voie à suivre passe par une prière courte, répétée indéfiniment, à laquelle se joint une mystique de la lumière. Selon certains auteurs de cette doctrine, si l'essence divine de Dieu est inaccessible, ses énergies, lumière et gloire, peuvent être atteintes par l'homme, grâce à l'extase, et participer à sa déification. L'hésychasme , qui traverse toute la pensée chrétienne, connut un développement particulier dans la religion orthodoxe, notamment en Russie, où il est à l'origine des guides spirituels (staretz).

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    553: La croyance en la réincarnation est frappée d'anathème par le second concile de Constantinople. Les gnostiques chrétiens deviennent des hérétiques.
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    La Gnose, du grec gnosis, c'est-à-dire "la Connaissance" n'est peut-être pas si éloignée que cela de "l'illumination" bouddhiste. C'est elle que, dès l'antiquité, la philosophie grecque et la spéculation judaïque ont mise à part et idéalisée, sacralisée et instrumentalisée comme moyen d'accès à la divinité à travers l'initiation aux mystères. On la réservait à un lot sélectif d'humains, élus comme par nature. Au 2ème siècle, elle côtoyait et même, par endroits, colonisait le christianisme, qui réagit durement au nom du dogme, réaction normale dans la mesure où les mystères s'étaient faits chair à travers le Christ et où le message de ce dernier, loin d'être réservé à une élite, était universel . Il s'ensuivit la disparition de bibliothèques entières, dont ne subsistèrent que quelques dizaines d'oeuvres, complément précieux des amples citations d'auteurs ecclésiastiques. Le gnosticisme au sens strict fut un moment fort mais limité dans l'histoire, avec une production littéraire exceptionnellement riche. Cependant, la Gnose semble porter en elle des ferments aux effets pérennes. Antérieure au christianisme, elle constitue un des questionnement les plus profond de l'âme humaine et resurgit volontiers dans des mouvements de pensée et dans l'art. À son école, il est possible de reposer les problèmes demeurés mystérieux pour l'esprit humain, celui de l'origine du monde et aussi de celui du bien et du mal. Les gnostiques croyaient en deux principes divins, un dieu bon et un autre démiurge, le second ayant créé le monde imparfait dans lequel nous vivons, ce qui les rapproche sur ce point des cathares et des manichéens.

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    6ème siècle: Règne de Tagri Nyanzi à Chongye (vallée du Yarloung). Le Tibet compte alors 12 royaumes. La moitié est sous la domination de Tagri. La noblesse lui dispute la prépondérance. Mais certains sujets de ses rivaux, qui détestent leurs maîtres, réclament son assistance. Tagri mourra avant que cette alliance ne porte ses fruits.

    On observera que la puissance tibétaine naît dans la vallée du Yarloung, c'est-à-dire dans la partie la plus fertile du pays. La lecture des exploits légendaires des héros tibétains, ainsi que les références aux éléments constitutifs d'une maison: portes, poutres, traverses... que l'on rencontre à travers de nombreux textes, pour décrire de manière imagée la société tibétaine, confirment les découvertes archéologiques; elles montrent que la civilisation tibétaine fut d'abord sédentaire et que le nomadisme, imposé tardivement par le changement climatique, n'y jouait à l'origine qu'un rôle secondaire.

    La période de l'histoire du Tibet qui précède l'unification est caractérisée par une suite de guerres intestines. Trop faibles pour s'attaquer aux nations environnantes, les princes tibétains s'en prennent les uns aux autres. "Ils luttaient entre eux et aimaient tuer" et "Il y avait des châteaux forts sur toutes les collines et sur les rochers escarpés" disent les chroniques anciennes. A cette époque, la religion principale, on l'a dit, est le bön. Mais, à côté de cette religion d'essence divine, subsiste une religion d'origine humaine composée de dictons et de maximes morales; cette religion traditionnelle, découlant d'anciennes croyances populaires, est propagée par des conteurs et des chanteurs; elle laissera des traces jusqu'à nos jours; certains de ses rites ont d'ailleurs été intégrés au bön, puis au bouddhisme; les croyances populaires furent absorbées en partie par les deux religions tibétaines, comme elles le furent en Chine par le taoïsme.

    Vers 600: Règne de Songtsen (570-629), fils de Tagri, qui se rebaptise Namri (montagne céleste). Ce roi triomphe de ses ennemis. Les 17 bannières (provinces) sont réunies sous son sceptre. Les premiers textes tibétains sont rédigés.

    608 et 609: Premières ambassades du Tibet en Chine.

    627: Le ministre tibétain Myang Mang-po-rje Zhang-shang défait le Sumpa, royaume au nord-est du Tibet.

    629: Mort de Namri, empoisonné par ses ministres. Le pays sombre dans le chaos.

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    L'empire

    Par des mariages et une série de conquêtes, le Tibet devient l'un des plus grands empires du monde; il ne tardera pas à abuser de sa puissance. Le bouddhisme y est introduit. Il s'impose, non sans difficultés, contre le bön. Les luttes religieuses et le triomphe du bouddhisme s'accompagnent de la dissolution et du morcellement de l'empire en de multiples fiefs indépendants.

    629: Début du règne de Songtsen Gampo, fils de Namri, (né en 569, 610 ou 617, mort en 649, 650 ou 651) - La première date de naissance paraît la plus plausible, c'est pourtant la troisième qui serait la plus proche de la vérité puisque Songtsen Gampo aurait régné à partit de 13 ans; la vie était brève et que l'on était précoce à cette époque! Ajoutons que les rois n'attendaient pas d'être débiles pour quitter le pouvoir; ils le cédaient à leur héritier dès que celui-ci était en âge de se faire respecter; parfois, l'ancien roi était purement et simplement éliminé; pendant la minorité du nouveau roi, la régence était exercée par sa mère ou les frères de cette dernière.

    Songtsen Gampo est prédestiné. Une lumière, jaillie du cœur d’Avalokitesvara (bodhisattva de la compassion), inonde le palais de ses parents avant sa venue au monde. Il porte sur l’occiput une image de la tête d’Amithaba (bodhisattva de la lumière infinie). Le nouveau tsenpo (empereur) arrive au pouvoir dans une époque troublée: il échappe à une tentative d'empoisonnement peu après sa naissance. Seule une extrême fermeté, conjuguée à une astucieuse politique d'alliances, sont de nature à lui éviter le sort de son prédécesseur. Peu après son accession au trône, il mate donc une insurrection de seigneurs, qu'il fait exécuter, et épouse trois princesses tibétaines, afin de réunir sous son sceptre leurs provinces.
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    Songtsen Gampo entre ses deux épouses népalaise et chinoise

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    632: Par son mariage avec une princesse népalaise, Songtsen Gampo protège son flanc sud.

    632 ou 633: Myang Mang-po-rje Zhang-shang est exécuté et remplacé par Mgar-srong-rtsan.

    633: Songtsen Gampo quitte la vallée du Yarloung, où il résidait jusqu'alors, pour s'établir à Lhassa. Il entreprend l'édification d'un palais à l'emplacement du Potala. Ce palais comportera 909 pièces.

    634: Victoire sur les T'ou-yu-huen du lac Kokonor où l'empire va se procurer des chevaux pour sa cavalerie.

    635: Thonmi Sambhota rapporte l'écriture tibétaine de l'Inde, où Songtsen Gampo avait envoyé des Tibétains pour y étudier le sanskrit. Cependant, si la langue écrite est désormais fixée et n'évoluera presque plus à partir du 12ème siècle, la langue parlée continuera jusqu'à nos jours à se subdiviser en de nombreux dialectes différents selon les régions, voire d'une vallée à l'autre.

    635-636: Victoire des troupes de Songtsen Gampo sur les A-zha qui vivent au bord du lac Kokonor.

    638: Les Tibétains envahissent le Sichuan et le nord du Yunnan, défiant l'empereur Tang de Chine qui a refusé la main de sa fille à Songtsen Gampo. Ils menacent aussi la Birmanie.

    639: Songtsen Gampo fait brûler vif son frère cadet avec lequel il était en conflit.

    640: Les Tibétains envahissent le Népal.

    641: Les victoires tibétaines amènent l'empereur de Chine a céder aux exigences de Songtsen Gampo. La princesse Wencheng, fille de l'empereur Taizong, va devenir la nouvelle épouse du monarque du Pays des Neiges; elle amène à Lhassa une statue du Bouddha supposée réalisée du vivant de ce dernier.

    L'influence chinoise commence à pénétrer au Tibet dans les bagages de la nouvelle épouse du monarque tibétain. Des produits jusqu'alors inconnus: vers à soie, papier, encre, pierre à moudre, alcool de riz et verre y parviennent; des étudiants tibétains se rendent en Chine. Le mode de vie des Tibétains se transforme. La culture des céréales et des fruits, l'irrigation, la métallurgie, un système de poids et mesures, de nouvelles manières de se comporter et de se vêtir... et bien d'autres éléments de civilisation se répandent peu à peu sur le Toit du Monde.

    Les monastères du Ramotché et du Jokhang sont édifiés pour abriter les effigies du Bouddha amenées par les épouses chinoise et népalaise du roi. Le monastère du Jokhang est construit sur un terrain marécageux comblé par la terre apportée par une chèvre sacrée. On attribue à la statue apportée de Chine des vertus miraculeuses. L'épouse chinoise de Songtsen Gampo aurait découvert que le sol du Tibet était le corps d'une démone couchée sur le dos. Pour neutraliser les pouvoirs néfastes de cette dernière et favoriser ses aspects positifs, un système de temples, inspiré de la géomancie chinoise, est construit à sa demande par son royal époux; les temples sont des clous chargés de maintenir au sol la démone. Le bruit que l'on entend au Jokhang serait à la fois celui de l'eau du lac souterrain et du battement du coeur de la démone subjuguée qui gît en dessous. Ces constructions marquent le début de la première diffusion du bouddhisme. Les épouses, chinoise et népalaise, de Songtsen Gampo sont encore aujourd'hui vénérées au Tibet comme Tara blanche et Tara verte; la première introduction du bouddhisme au Tibet est donc d'origine chinoise et népalaise (Grand Véhicule).

    641-645: Règne de Goungson Goungtsen, fils de Songtsen Gampo, en faveur de qui ce dernier a abdiqué. La mort du fils ramène le père sur le trône.

    645 (ou 635): Soumission du Zhangzhung. Pour vaincre plus facilement le monarque de ce royaume, Songtsen Gampo lui offre la main de sa soeur. Cette dernière a pour mission de liquider son époux; elle s'acquitte parfaitement de cette tâche: le roi Ligmigya passe l'arme à gauche. Le vaste royaume du roi assassiné, en fait une confédération de tribus, s'étendait du mont Kailash jusqu'au bassin du Tarim. Cette région, d'où le bön est originaire, est annexée au Tibet.

    647: Les Tibétains parviennent au nord de l'Inde.

    L'empire tibétain est né. Une administration militaire et civile est mise en place; le pays est divisé en circonscriptions militaires dont les responsables doivent fournir des contingents de fonctionnaires et de soldats groupés en décuries, selon des principes que l'on retrouve chez les Turcs, les Mongols et même dans l'empire perse des Achéménides. Des codes civils et militaires sont édictés. Par conquêtes successives, l'empire s'agrandit aux dépens de ses voisins. Il sera l'un des plus puissants du monde. Mais, à l'intérieur de ce vaste ensemble, une structure clanique continue de subsister, dirigée par les anciens rois, les gyalpo; ces derniers, constitués parfois en véritables chefs de bandes, ne disparaîtront jamais complètement et seront encore présents au 20ème siècle; par ailleurs, l'empire est loin d'être stabilisé; c'est ainsi, qu'au cours du règne de Songtsen Gampo, les IDong, une peuplade de l'Amdo, se proclame indépendante; la rébellion est réduite par les armes et les vaincus s'exilent au Ningxia, au Shanbei et au Shanxi. Plus tard les IDong formeront le royaume de Mi-nyag (des Tangoutes ou Xia occidentaux) à cheval sur le Qinghai, le Gansu et le Sichuan.

    649 (ou 650 ou 651): Mort de Songtsen Gampo. Il laisse un vaste empire qui s’étend des sources du Brahmapoutre aux plaines du Sichuan et du Népal au bassin du Tsaïdam. Ses obsèques sont celles d'un satrape oriental, selon le rite bönpo. Son corps desséché est recouvert d'or. Des serviteurs sont ensevelis à ses côtés; la dépouille du roi mort est gardée par des ministres qui, à défaut d'être inhumés avec lui, se comportent comme des morts et n'ont plus de contact avec le monde des vivants. L'empereur défunt admettait les sacrifices d'être vivants, lors de la signature des contrats et, même s'il a permis l'introduction du bouddhisme au Tibet, il ne peut pas être historiquement considéré comme un monarque bouddhiste. Après lui, la religion nouvelle va péricliter. Elle se heurte à la concurrence du bön. Alors, qu'au début, les deux confessions se sont tolérées, leur antagonisme devient de plus en plus vif. La doctrine bouddhiste est incompatible avec certains aspects de la religion ancestrale des Tibétains. Cette dernière procède à des sacrifices rituels d'animaux dont le sang abreuve les divinités; certains auteurs parlent même de sacrifices humains. C'est évidemment insupportable pour les bouddhistes. Par ailleurs, il convient de préciser que cette première diffusion du bouddhisme au Pays des Neiges est incomplète; elle ne s'accompagne en effet pas de l'élément qui constituera plus tard l'un de ses traits fondamentaux, à savoir le monachisme.

    Début du règne de Mangsong Mangtsen, petit-fils de Songtsen Gampo. Le ministre Gar Tongtsen poursuit l'expansion territoriale de l'empire. Il initie une lignée de puissants ministres, celle des Gar.

    654: Un recensement vise à distinguer les sujets susceptibles d'être enrôlés dans l'armée des autres considérés comme des sauvages.

    658: Une stèle portant des caractères chinois est apposée sur une paroi rocheuse; elle relate les péripéties du voyage d'un émissaire extraordinaire de la cour des Tang en Inde via le Tibet.

    665-666: Soumission de Khotan, Kucha, Karashahr et Kashgar au Sinkiang.

    667: Mort de Gar Tongtsen, remplacé par son fils, Gar Tsenya Dombou.

    670: Les Tibétains dominent le bassin du Tarim et contrôlent la Route de la Soie.

    676: Mort de Magsong Mangtsen et début du règne de Tri Dusong, un enfant de deux ans. Le rôle du clan des Gar s'en trouve accru. Devenu adulte, l'empereur préfère chasser le yack sauvage, égorger le sanglier et tirer les oreilles du tigre plutôt que de gouverner.

    Les Tibétains s'emparent de Dunhuang, important étape de la Route de la Soie.

    677: Révolte contre le Tibet au Zhangzhung.

    680: Le Tibet prend le contrôle du royaume de Nanzhao. Mort de la princesse Wen-tch'eng, épouse chinoise de Songtsen Gampo.

    685: Mort de Gar Tsenya. Son frère Gar Thiding prend la direction des affaires.

    692 (ou 694): Les Chinois reprennent Kucha, Kashgar, Yarkand et Khotan aux Tibétains. La Chine, alors dirigée par Wu Zetian, contrôle à nouveau la Route de la Soie. L'impératrice de Chine lutte fermement contre l'empire tibétain. Les deux puissances, chinoise et tibétaine, prétendent à l'hégémonie politique et religieuse.

    695: Victoire de Gar Thinding sur les Chinois dans le Gansu.

    698 (ou 678): Victoire des Chinois sur les Tibétains au Kokonor. L'empereur tibétain finit par trouver la tutelle des Gar d'autant plus pesante qu'ils ne remportent plus qu'épisodiquement des victoires. Il s'en affranchit. Les Gar doivent s'enfuir en Chine.

    699: L'armée impériale tibétaine bat celle de Gar Thinding, du clan des Gar, qui se suicide.

    Au cours du 7ème siècle, Tsongpön Norbuzangpo, un marchand d'une haute spiritualité, a rédigé une version tibétaine du Livre des Changements chinois (Yi King); il a également compilé les premières annales du commerce du Tibet avec les autres pays.

    702: Paix sino-tibétaine. Le Tibet organise administrativement le royaume du Sumpa.

    703 (704): Le royaume de Nanzhao (nord du Yunnan) reconnaît la suzeraineté du Tibet.

    Le Népal et les pays himalayens se soulèvent contre le Tibet. Tri Dusong meurt au cours de la campagne entreprise pour dompter la révolte et ses fils se disputent la succession.

    Début du règne du prince Lha.

    705: Le prince Lha est déposé suite aux intrigues de l'impératrice douairière Trimaleu, qui avait déjà exercé la régence sous Tri Dusong. Début du règne de Tride Tsougtsen, alias Mes Agtsom (Grand Père Barbu), encore un enfant. Sous le règne de cet empereur, le cadastre sera instauré.

    Le roi du Népal, vaincu, est destitué; son pays redevient tributaire du Tibet. Les Tibétains enlèvent le Ferghana aux Chinois.

    Expansion turque en Asie. La Chine s'allie aux Turcs. En contrepartie, le Tibet s'allie aux Arabes.

    709: Le roi du Serib, petit royaume au sud-ouest du Tibet, est pris et son pays tombe sous la domination des Tibétains.
     
    710: Mariage d'une princesse chinoise, fille adoptive de l'empereur Zhongzong, avec Mes Agstom (Tride Tsougtsen), petit-fils de Trimaleu. Le Tibet revendique la possession d'un territoire chinois afin que la princesse puisse disposer d'un fleuve où se baigner. La Chine, effrayée par la réputation de cruauté des guerriers tibétains, accepte cette cession.

    712 : Mort de Trimaleu.

    L'empereur chinois Xuanzong (Hiuan-tsong) (712-756) adopte le taoïsme comme religion officielle. La princesse chinoise, devenue impératrice du Tibet, favorise la pénétration de la civilisation chinoise sur les hauts plateaux; le confucianisme, le taoïsme, la médecine et le bouddhisme chinois y font une timide apparition. Le nestorianisme y aurait également pénétré; le patriarche Thimotée 1er (727-823) mentionne en effet l’existence au Royaume des Neiges d’une communauté prometteuse pour laquelle il réclame l’envoi d’un évêque.

    714: Tentative tibétaine d'invasion de la Chine. Elle échoue.

    717-720: Le calife Umar de l'empire perse envoie Salah bin Abdullah Hanafi au Tibet. Ce serait la première tentative de pénétration de l'Islam sur le Toit du Monde.

    727: Nouvelle tentative d'invasion de la Chine. Elle est couronnée de succès. Les troupes tibétaines s'empare d'Anxi, au Gansu, et se gorgent de pillages, mais elles échouent dans le bassin du Tarim. Les Chinois reprennent le Ferghana.

    730: L'équilibre des forces contraint l'empire tibétain et l'empire chinois à engager des négociations de paix. Les classiques chinois et un recueil de littérature sont envoyés au Tibet.

    737 (740?): Le Brusha (Gilgit, Grand et Petit Po-lu) se soumet au Tibet. Le roi du Gilgit épouse une princesse tibétaine; impuissant face à la résistance de ce petit royaume, Tride Tsougtsen a trouvé ce moyen pour asseoir sur lui son autorité.

    747: Le Tibet perd le contrôle du Gilgit.

    750: Offensive chinoise contre le Tibet. Des troupes tibétaines rallient l'armée chinoise. Xuanzong, allié aux Turcs ouïgours, occupe le nord du Tibet.

    751: Victoire des Arabes sur les Chinois sur les rives de la rivière Talas, en Asie centrale. Le bassin du Tarim s’ouvre à la conquête musulmane. L'expansion de l'Islam amène des bouddhistes à se réfugier au Tibet; cet exode favorise le développement du tantrisme dans le bouddhisme tibétain.

    755: Tride Tsougtsen est assassiné suite à un complot de ses ministres.

    755-763: Révolte de seigneurs de la guerre (An Lushan) en Chine.

    755 (ou 756): Début du règne de Trisong Detsen (742-798 ou 803), fils cadet de l'empereur défunt; on le prétend doté de pouvoirs magiques.

    756-757: Le Bengale est tributaire du Tibet.

    La Chine est menacée de toutes parts (Arabes, Tibétains, Mongols, dissensions internes).

    762: L'empereur de Chine renonce unilatéralement aux échanges de cadeaux traditionnels avec l'empereur du Tibet.

    763: Alliance du Tibet avec les Ouïgours. Xian, capitale de la Chine, alors en proie à la rébellion d’An Lushan, tombe aux mains des Tibétains et de leurs alliés. La ville est mise à sac, l'empereur de Chine s'enfuit. Il est détrôné au profit d'un usurpateur imposé par les vainqueurs. Mais le règne de ce dernier ne durera que quinze jours. Passé ce délai, les envahisseurs se retirent pour aller piller ailleurs.

    Dans le bassin du Tarim, les Tibétains, profitant de l'affaiblissement de la Chine, prennent Turfan et Hami.

    778: Alliance du Tibet avec le Siam pour attaquer le Sichuan.

    783: Traité de paix sino-tibétain. On égorge des animaux et les plénipotentiaires scellent la réconciliation de leurs maîtres en se barbouillant les lèvres de leur sang. La Chine abandonne le Kokonor au Tibet. Les Tibétains vont bientôt rompre cette paix qui n'est en fait à leurs yeux qu'une trêve.

    787: Nouvelle invasion de la Chine par le Tibet; Dunhuang tombe à nouveau. On renégocie. La Chine est humiliée: ses ambassadeurs sont faits prisonniers.

    789-790: Les Tibétains s'emparent de Beshbalik et de Khotan, dans le bassin du Tarim.

    780, 792 ou 793?: Le maître du Tibet organise un concile à Lhassa. Les représentants du bouddhisme hindou et ceux du bouddhisme chinois sont invités à y présenter leurs points de vue respectifs. Le choix de l'empereur se porte sur les premiers. D'après une des versions de l'affaire, nombre de partisans de la doctrine rejetée se suicident; ils ont pourtant triomphé au cours des débats, mais l'empereur a tranché en faveur de leurs adversaires pour des raisons politiques: il privilégie l'influence indienne pour tenir la Chine à l'écart; le principal avocat du camp des vaincus quitte les lieux en y oubliant une chaussure; l'essentiel de son enseignement y est dissimulé; il est destiné aux générations futures.

    On remarquera le goût des Tibétains pour les joutes verbales qui permettent de départager des doctrines différentes; on les reverra à l'oeuvre plus tard et il n'est pas impossible qu'elles soient à l'origine du pittoresque système de contrôle des connaissances entre étudiants encore en usage dans les monastères.

    Trisong Detsen s'efforce de contenir la poussée musulmane à l'ouest. Il essaie même d'envahir les possessions d'Haroun al-Rashid; ce dernier s'allie alors à la Chine. Les troupes tibétaines sont refoulées et la menace musulmane assombrira la fin du règne de l'empereur.

    794: Le royaume de Nanzhao échappe à la tutelle du Tibet. Il s'allie à la Chine et lui servira de rempart.

    797: Trisong Detsen abandonne le pouvoir. Il mourra un an plus tard. Pour les bouddhistes tibétains, ce prince, émanation de Manjusri, bodhisattva de la sagesse, aurait choisi lui-même le moment de sa disparition, alors qu'il était encore en bonne santé. Son tumulus funéraire, une pyramide à trois degrés de 180 m de côté, la plus imposante des tombes de la vallée de Tchong-gyé, rappellera la puissance de l’Empire tibétain au cours de son règne.

    Au 8ème siècle, l'expansion de l'empire tibétain l'a fait entrer en contact avec de nombreux autres peuples (Ouïgours, Sogdiens, Chinois, Iraniens, Arabes) et les religions pratiquées par ces peuples (manichéisme, nestorianisme en particulier) sont susceptibles d'avoir influencé le bouddhisme tibétain; il est probable que les funérailles célestes sont inspirées des tours du silence perses où les morts sont la proie des vautours; la crémation est évidemment venue de l'Inde; mais le mythe d'un être né de l'accouplement d'un homme et d'une vache pourrait bien avoir été inspiré par celui du Minotaure grec. Des influences se sont également exercées dans le domaine scientifique, la Chine et l'Inde apportant diverses techniques de divination et de calculs astrologiques ainsi que leur science médicale.

    Durant le long règne de l'empereur, d'importants changements sont intervenus au Tibet. Trisong Detsen s'est efforcé d'étendre l'influence du bouddhisme à l'ensemble du pays, peut-être dans le but d'affaiblir le clergé de l'époque afin de renforcer son pouvoir politique. Il a persécuté les sectateurs du bön et s’est heurté à l'hostilité d'une partie de son entourage. Pour surmonter ces difficultés, il a fait appel à un savant réputé de l'Inde Shântarakshita, puis à un sage tantriste Padmasambhava, dont le nom signifie "Né du Lotus"; on notera que cette plante, qui pousse dans des eaux fangeuses, possède en quelque sorte le pouvoir de tirer la pureté de la boue; être né du lotus est donc hautement symbolique. Padmasambhava est initié à la magie et peut lutter contre les bönpos sur leur propre terrain. Au lieu de répudier les croyances antérieures, il montre leur compatibilité avec le bouddhisme, dans lequel il les intègre. C'est ainsi que les montagnes sacrées bönpos vont devenir des lieux de pèlerinages bouddhistes. La plupart des terribles et belliqueuses divinités locales ne sont pas été éliminées mais seulement asservies au bouddhisme. Elles demeurent présentes dans les rituels d'une religion pourtant basée sur la non violence et la compassion. Ces divinités peuvent en se rebeller et entrer en conflit avec leurs maîtres qui doivent sans cesse s'efforcer de les contenter ou de les subjuguer. C'est ce qui explique les aspects contradictoires d'une religion qui déroutent et fascinent à la fois les esprits européens. On peut voir aussi dans cette opposition l'effort du peuple tibétain pour refouler les instincts guerriers qui sont une composante essentielle de sa culture afin de respecter les préceptes bouddhistes. Ce peuple tibétain n'est-il pas l'héritier à la fois des vertus pacifiques de son père, Avalokitesvara, et des traits de caractères violents, guerriers et courageux de sa mère, Srinmo?

    Cette période d'expansion de la nouvelle religion voit la fondation du monastère de Samye , "l'inimaginable", en 779 (ou 774?), et celle de l'école des Nyingmapas (coiffes rouges) qui ne porteront cependant ce nom qu'à partir de la création des autres écoles. L'avènement du monachisme constitue une étape essentielle dans le développement du bouddhisme tibétain; il deviendra une des pièces maîtresses de la civilisation du pays. C'est dans les monastères que s'acquiert la connaissance et c'est en eux, ainsi que dans les ermitages, que l'on se livre aux pratiques qui conduisent à l'éveil. Les bénéfices retirés de cette activité sont supposés se répandre sur toute la société. Les laïcs ne participent pas aux rites auxquels ils ne peuvent qu'assister; ils accumulent néanmoins des mérites grâce à leurs offrandes aux monastères. Ces derniers vont progressivement prendre une place prépondérante dans l'organisation sociale, économique et politique du pays. Ils seront dotés de terres, de serviteurs et jouiront d'exemption d'impôts et de corvée. Leurs abbés, souvent issus des mêmes familles que les princes, constitueront avec ces derniers des hiérarchies parallèles qui s'appuieront mutuellement*. Au sommet de la hiérarchie, l'empereur, protecteur de la religion officielle, sera investi d'une sorte de souveraineté spirituelle; il sera proclamé chögyel, roi de la Loi, défenseur du Dharma. Possédant une proportion importante de la propriété foncière du pays, la richesse et la puissance des monastères en feront un des éléments majeurs du féodalisme tibétain; au plan économique, il joueront même un temps le rôle de banquiers, comme d'ailleurs les Templiers en Occident.

    * Cette sorte de dyarchie se reproduira jusqu'à nos jours, des lamas faisant encore partie de l'administration chinoise. Elle trouvera sa forme la plus significative dans la relation chapelain-protecteur.

    A l'époque de Trisong Detsen, apparaît également Vimalamitra, un maître hindou formé en Inde et en Chine qui va propager, avec Padmasambhava et Vairotsana, la doctrine dzogchen au Tibet. Cette doctrine s'efforce de surmonter le dualisme entre le nirvana et le samsara. Aussi appelée Grande Complétude, elle fait partie des traditions les plus révérées du Bouddhisme et du Bön et son origine se perd dans la nuit des temps. Le Dzogchen repose sur l'état primordial, celui d'éveil total qui constitue l'essence de tous les Bouddhas et de toutes les voies qui conduisent à l'évolution spirituelle. C'est la perfection suprême de la nature de Bouddha qui repose en chaque être et que celui-ci atteint lorsque se dissipe son ignorance. Certains auteurs pensent que le Dzogchen constitue en fait une quatrième voie en plus des trois véhicules traditionnels (petit véhicule, grand véhicule et véhicule de diamant). Son principe est l'autolibération spontanée des passions plutôt que leur transformation comme dans le tantrisme. Il présente des analogies avec le chan (bouddhisme chinois) chassé du Tibet lors du concile de Lhassa au profit du bouddhisme hindou.

    Malgré ces développements, le triomphe du bouddhisme n'est cependant pas total. L'impératrice, épouse de Trisong Detsen, Tse Pongza, demeurera fidèle au Bön, malgré les persécutions, et se montre une des plus acharnées opposantes à Padmasambhava. Pour elle, tous les attributs du bouddhisme: les trompettes creusées dans les ossements humains, les coupes faites dans des crânes, les peaux humaines tannées, les guirlandes d'os... sont moins religieux que démoniaques et ont été envoyés par l'Inde au Tibet pour le pervertir. Elle y voit une menace pour la monarchie et prévoit, avec beaucoup de justesse, sa disparition. Des prêtres bönpos sont massacrés et jetés dans les rivières. La persécution dont ils sont l'objet conduit les bönpos à cacher leurs textes sacrés dans des lieux secrets. Padmasambhava, de son côté, engage ses disciples à dissimuler les leurs. Des textes dzogchen qui réapparaîtront plus tard sont supposés avoir subi le même sort au cours des persécutions qui ne vont pas manquer. Les cachettes peuvent être matérielles mais elles utilisent également la mémoire humaine. Elles sont non seulement destinées à protéger les textes sacrés d'une possible persécution future mais aussi à mettre en attente ceux qui seraient incompréhensibles au public de l'époque et qui seront diffusés plus tard, à des auditeurs aptes à les recevoir, par les réincarnés, qui les auront mémorisés dans une vie antérieure. Ainsi naissent les termas (textes trésors).

    Sous le règne de Trisong Detsen, un nouveau code de procédure pénale voit le jour. Les châtiments qu'il prévoit sont extrêmement cruels (bris de membres, par exemple), selon nos normes, mais probablement tout à fait en phase avec l'esprit du temps. Il subsistera longtemps, avec des adaptations; au 19ème siècle, à Litang, le coupable d'un vol à main armée était encore mis à mort; ses partisans pouvaient néanmoins demander sa liberté, s'il était pris vivant; mais alors il devait acquitter une sorte le rançon, le prix de la vie, qui représentait neuf fois la somme volée. Le prix de la vie s'appliquait aussi au meurtre; cette coutume permettait d'éviter d'interminables vendettas entre les familles; si le prix de la vie ne pouvait pas être payé, la vengeance s'exerçait, appelant d'autres vengeances. Toute atteinte à la religion, était sévèrement réprimée: qui montrait un religieux du doigt était amputé de celui-ci, qui parlait mal de la religion avait les lèvres coupées, qui regardait un moine de travers avait l'oeil arraché, qui volait les biens du clergé devait restituer quatre-vingt fois la valeur des objets subtilisés. Le clergé était mis presque à la hauteur du souverain; en cas de vol de ce dernier, la restitution s'élevait à cent fois la valeur, alors qu'elle n'était que de neuf fois lorsque la victime était un laïc ordinaire. Lorsqu'une peine de mort était prononcée, le condamné était brûlé vif ou jeté dans un fleuve. Les religieux bénéficiaient d'un traitement de faveur; on ne pouvait pas arracher un oeil aux moines, ni couper le nez aux nonnes!*

    * Certains auteurs attribuent ces réformes judiciaires à Rapalchan.

    Parmi les 25 principaux disciples de Padmasambhava, il convient de réserver une place particulière à Yeshe Tsogyal (777-837). Cette dernière naquit dans une famille princière. L’heureux événement fut accompagné du jaillissement miraculeux d’une source qui donna naissance à un lac. Celui-ci, appelé "Lha-Tso", devint ultérieurement un lieu de pèlerinage. Ses parents durent la cacher car, à peine âgée de quelques mois, elle avait déjà la taille d'une enfant de dix ans!

    Ses origines princières n’évitèrent pas à la jeune fille bien des tribulations. Deux prétendants se présentèrent pour l'épouser. Craignant de mécontenter celui qui essuierait un refus, son père décida qu'elle appartiendrait au premier qui l'attraperait. Elle partit en avant avec des chevaux et des mules portant des provisions. Les deux jeunes gens et leur suite se lancèrent à sa poursuite. Les suivants de l'un des deux la rejoignirent et tentèrent de l'enlever en la saisissant par les cheveux. Peine perdue, elle ficha ses pieds dans un rocher d'où il leur fut impossible de l'arracher. Alors, rendus furieux, ils la frappèrent à grands coups d'épieu tout en l'insultant. Couverte de blessures et de sang, elle finit par accepter de les suivre. Ses tortionnaires se divertirent en arrosant copieusement leur prise. Elle profita de leur sommeil, consécutif à cette mémorable beuverie, pour s'évader. Elle se réfugia dans une vallée où elle vécut en se nourrissant de baies et en s'habillant de feuilles d'arbres. Le galant, dont les suivants n'avaient pas été assez rapides, eut connaissance de l'endroit où elle se cachait. Il y envoya ses hommes d'armes, la fit saisir, l'enchaîna et abusa d'elle. Apprenant son infortune, le vainqueur de la course soupçonna le père de complicité et le menaça de lui faire la guerre.
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    Yeshe Tsogyal

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    Trisong Detsen s'interposa et mit tout le mode d'accord en faisant entrer la jeune fille dans son harem. L’empereur l’offrit ensuite à Padmasambhava qui la lui avait demandée. Le maître l’affranchit. Elle devint son épouse mystique et trouva le bonheur. Elle était alors âgée de 16 ans. Comme elle suivait avec ferveur les enseignements du gourou, celui-ci lui conféra l'initiation à l'âge de vingt ans, dans une ambiance érotico-religieuse où l'influence du tantrisme est évidente. Puis il lui ordonna de se rendre au Népal pour s'y chercher un jeune et vigoureux compagnon, aux doigts palmés et portant un signe au niveau du coeur. Chemin faisant, la jeune femme convertit des brigands qui en voulaient à son or. Elle ressuscita le fils mort à la guerre d'un riche marchant, avant de revenir au Tibet avec son compagnon, un esclave hindou, qu'elle avait racheté.

    Les ministres bönpos de Trisong Detsen ne voyaient pas d'un bon oeil l'ascendant que prenait le gourou sur leur maître. Ils complotèrent pour s'en défaire et mettre à mort l'épouse de l'empereur qui se commettait avec cet ennemi mortel de la religion de leurs ancêtres. Padmasambhava en fut réduit à dissimuler la jeune femme sous les apparences d'un trident. Il lui redonna figure humaine devant l'empereur et ses suivants médusés. Les ardeurs des comploteurs en furent calmées pour un moment: on ne s'oppose pas à quelqu'un qui possède de tels pouvoirs! Mais ce n'était que partie remise. Pour mettre un terme au conflit, l'empereur décida de départager les antagonistes. Il organisa un tournoi à Samye. La religion qui triompherait serait la seule admise sur ses terres. L'autre serait définitivement bannie. Bönpos et bouddhistes se livrèrent à des joutes verbales sous le regard de la cour et d'un grand concours de peuple. Des points furent marqués de part et d'autre. Mais les bouddhistes finirent par triompher. Les bönpos en avalèrent leur langue de dépit tandis que la grêle d'une averse les accablait et qu'une pluie de fleurs tombait sur leurs rivaux. On passa ensuite à la confrontation des pouvoirs magiques. Là encore, les bouddhistes se montrèrent insurpassables. On notera que, dans ces différents combats, Yeshe Tsogyal gagna toujours, chaque fois qu'elle fut opposée à des bönpos. Comme ces derniers, vaincus mais non convaincus, tentaient de détruire Samye, au moyen d'un charme, elle s'empara de celui-ci, le retourna contre eux et les extermina! Trisong Detsen déclara le bouddhisme vainqueur. Il devint la religion officielle du Tibet. Le bön fut divisé en deux classes: le bön extérieur et le bön intérieur. La première classe fut interdite et la seconde tolérée; ses enseignements furent admis au même titre que ceux du bouddhisme.

    Yeshe Tsogyal passait pour posséder une mémoire phénoménale. Aussi lui confia-t-on le soin de retenir des enseignements précieux afin de les préserver de la destruction. Cette femme extraordinaire se réfugia dans plusieurs ermitages pour y méditer, seule ou accompagnée de disciples, nourrie d'air et de plantes médicinales. Nue sur les montagnes, elle survécut grâce à la maîtrise de sa chaleur corporelle. Elle y fut attaquée ou tentée à diverses reprises par toutes sortes d'êtres. Des divinités du bön la combattirent. Des éphèbes vinrent lui caresser les seins et le sexe. Mais elle ne broncha pas: tout cela n'étant qu'illusion.

    Ses vicissitudes n'étaient cependant pas terminées. Une bönpo essaya de l'empoisonner. Elle transmua le venin en élixir de longue vie. Sept brigands la volèrent et la violèrent. Par cet acte, et grâce aux pouvoirs occultes de leur victime, les malfaiteurs gagnèrent l'accomplissement spirituel et la libération. La douleur de l'épouse mystique de Padmasambhava atteignit son paroxysme lors de la mort de ce dernier. Elle se frappa au sol, se déchira aux rochers, pour tenter de le retenir. Ce fut en vain. Il s'en alla sur un rayon de soleil. La compassion de la jeune femme ne connut alors plus de borne. Elle donna sa chair aux bêtes affamées et le bas de son corps aux lubriques. Indra la mit plusieurs fois à l'épreuve. Les amis d'un condamné, qui avait eu les rotules brisées, en application du code de Trisong Detsen, vinrent lui demander les siennes pour les remplacer. Elle se laissa entailler les genoux pour en extraire les os. Un lépreux, tellement hideux que sa femme l'avait quitté, vint lui proposer de la remplacer. Elle accepta sans hésiter de partager sa couche. Pour mettre le comble à ses bienfaits, elle parcourut le Tibet et les pays voisins, pendant qu'elle était encore en âge de se dépenser. Elle y dissimula, en des endroits propices, une multitude de textes sacrés destinés à l'édification des générations futures.

    Yeshe Tsogyal dispensa son enseignement à la famille impériale et continua de répandre ses faveurs sur le Tibet jusqu'à l'âge de deux cent onze ans (211!). Alors, réfugiée avec ses disciples sur une montagne, elle prophétisa les événements que connaîtrait dans l'avenir le Pays des Neiges. Elle annonça notamment la dissolution de l'empire. Puis, malgré les supplications des uns et des autres, elle disparut dans un palanquin de lumière, abandonnant derrière elle sa cloison nasale, ses dents, ses ongles et ses cheveux, qui furent transformés en reliques, sous forme de petites perles. Elle aurait également laissé l'empreinte d'un de ses pieds dans une montagne voisine du monastère de Moura, en région Golok (Amdo), où elle serait venue méditer. On dit aussi que sa chair fut dévorée par les dakinis avant que ses ultimes restes s'évanouissent dans un arc-en-ciel.

    Malgré sa grande piété et ses dons hors du commun, Yeshe Tsogyal pâtit de sa condition féminine dans un monde où les femmes ne sont pas considérées comme les égales des hommes. Selon les conceptions de l'époque, les femmes peuvent en effet rarement atteindre le nirvana et naître femme est une forme de malédiction. Voici les lamentations de Yeshe Tsogyal: "Je suis une femme. Je possède peu de pouvoir pour résister aux tentations. A cause de ma naissance inférieure, chacun s'en prends à moi. Si je me fais mendiante, les chiens m'attaquent. Si je produis un grand bien, les gens du commun m'attaquent. Si je ne fais rien, les commérages m'attaquent. Si tout va mal, tout le monde m'attaque. Quoi que je fasse, je n'ai aucune chance de trouver le bonheur. Parce que je suis une femme, il est bien difficile de suivre la loi du Dharma. Il est même bien difficile de rester en vie."

    Yeshe Tsogyal reste l'un des rares exemples d’ermites féminins. A titre d'illustration, voici l'une des visions qu'elle fit lors de l'une de ses retraites: "... Je me trouvais en pays d'Oddiyana, la contrée des dakinis. Sur un sol compact de chair humaine, poussaient des arbres fruitiers tout enfeuillés de lames effilées; des squelettes dressés composaient falaises et collines où les mottes de terre s'éparpillaient en fragments d'os. Au centre s'élevaient les murailles d'une forteresse bâtie avec des crânes desséchés, des têtes humaines fraîchement coupées et pourrissantes. Portes et toits y étaient faits de peaux d'hommes tendues. Dans un rayon de cent mille lieues, l'endroit était entouré par un cercle de montagnes de feu, une tente de vajras, une pluie d'armes, les huit charniers et une palissade de ravissants lotus. A l'intérieur de ce périmètre, j'étais environnée d'oiseaux mangeurs de chair et de bêtes buveuses de sang, de démons et de démones sanguinaires et de tant d'autres monstres. Vision terrifiante! Mais personne ne se montra ni agressif, ni amical, et, passant les trois portails successifs, je pénétrai dans la citadelle. 

    Je vis là maintes dakinis d'apparence féminine et de couleurs différentes, portant des offrandes multiples qu'elles présentaient à la dakini principale. Quelques-unes taillaient des tranches de leur propre chair avec des couteaux, les disposaient en guise de festin sacré et les offraient. Dans le même but, quelques-unes se saignaient les veines, d'autres extrayaient leurs yeux, leur nez, leur langue, leurs oreilles, s'extirpaient le coeur ou d'autres organes, muscles, intestins, sucs, moelle épinière, leur vie, leur souffle, quelques-unes leur tête, quelques-autres leurs membres: les découpant et les arrangeant pour les offrir en festin sacré à la principale dakini enlacée à son époux;..."

    Voici une autre de ses visions recueillie au cours de mes lectures; je n'en garantis pas l'authenticité: "Une femme ayant ses menstrues, totalement nue et ne portant autour du cou qu'un collier d'ossements humains, se dressa devant moi. Elle plaça son vagin sur ma bouche. Son sang se mit à couler, je l'avalai goulûment. Alors tous les royaumes s'emplirent de bénédictions. Une force seulement comparable à celle d'un lion m'envahit."

    Début du règne de Mone Tenpo, second fils de Trisong Detsen. Cet empereur, inspiré par les enseignements du bouddhisme, tente de soulager les misères de son peuple. Il est assassiné par sa mère jalouse de l'impératrice. Elle l'empoisonne avec de la tisane de colchique. Les bouddhistes attribueront ce crime à l'influence des bönpos.

    800: Le trône revient à Tride Songtsen, alias Senaleg. Le bouddhisme accroît son influence. L'empire semble s'orienter vers une renonciation à l'esprit de conquête.

    809: Les Tibétains, alliés aux Qarluqs turco-mongols, assiègent Samarcande et le souverain abbasside Al Mamun doit traiter avec eux.

    810: Les troupes abbassides s'emparent du Gilgit sans susciter de réaction tibétaine.

    814 (ou 815): Mort de Tride Songtsen. Début du règne de Tritsoug Detsen, alias Tri-Ralpachan (Le Chevelu). Il est imposé par les ministres bouddhistes qui ont récusé son aîné, jugé trop emporté. Très pieux, le nouvel empereur pousse la dévotion jusqu'à se faire moine; il accélère les réformes en faveur du bouddhisme; de nouveaux privilèges sont accordés aux monastères; les textes sacrés font l'objet d'une traduction plus minutieuse. Les bönpos sont persécutés; leur opposition se manifeste avec violence.

    822: Signature d'un traité de paix avec la Chine. Cette puissance reconnaît les conquêtes tibétaines. Le Tibet englobe alors le Qinghai, une partie du Gansu et l'ouest du Sichuan. La paix met fin à deux siècles de conflits entre la Chine et le Tibet.

    823: Érection de monuments pour marquer l’alliance entre la Chine et le Tibet. L'un de ces monuments se dresse encore sur l’esplanade du Jokhang.

    Dans les annales chinoises de l’époque des Tang, on trouve une description imagée des Tibétains. Pour saluer, ils aboient comme des chiens. Pour manger, ils fabriquent un bol en farine d’orge, le remplissent de soupe qu’ils lapent tout en dévorant le bol! Il faut préciser qu’en Europe, au Moyen Âge, on se servait également du pain comme d’une assiette, certains y voient l'origine de la pizza. Quoi qu'il en soit, pour les Chinois, les Tibétains restent des barbares et cela marquera longtemps les relations entre les deux pays.

    836 ou 838? (vers 840): L'opposition des nobles, mécontents des distributions de terres concédées aux monastères, débouche sur un complot. L'empereur est assassiné par Wagyal Daw-Ri et ses affidés.

    Son frère, Oudoumtsen Darma, alias Langdarma (Darma le Taureau), partisan des bönpos, lui succède. Les bouddhistes sont persécutés; les quelques monastères existants sont détruits (par exemple Samye); les moines et leurs partisans sont tués ou dispersés. Voici du moins la version bouddhiste.

    Les bönpos n'accordent pas autant d'importance à ce roi et n'en font pas l'un des leurs. En fait, pour préserver le pouvoir royal, il n'aurait fait que lutter contre l'influence croissante du clergé bouddhiste dans les affaires politiques. Quoi qu'il en soit, en 842(?), un ermite bouddhiste teint en noir un cheval blanc, se revêt d'une cape noire doublée de blanc, se coiffe d'un chapeau noir surmonté d'un crâne humain et se rend à Lhassa déguisé ainsi en magicien bönpo. Arrivé devant le palais du monarque, il se livre à une danse rituelle en brandissant un arc et des flèches. L'empereur apparaît à son balcon. Le faux magicien le "délivre"* d'une flèche qui lui perce le coeur avant de sauter sur son cheval et de prendre la fuite. On ne le retrouvera jamais. Au passage d'un fleuve à la nage, il a retourné sa cape et le cheval, lavé par l'eau, a retrouvé sa couleur d'origine. Le meutre aurait été dicté par Palden Lhamo une divinité terrifiante qui chevauche un coursier sur une mer de sang et dont la selle est confectionnée avec la peau tannée de son fils qu'elle a tué parce qu'il refusait de se convertir au bouddhisme. La mort de Langdarma marque la fin du pouvoir civil et ouvre la voie au pouvoir monastique tout puissant. Le meurtre politique est déjà de tradition au Tibet; au moins six rois de la dynastie du Yarloung sont morts assassinés.

    * En principe, le meurtre est interdit par le bouddhisme, cependant, on peut tuer quelqu'un lorsqu'il n'y a pas d'autre moyen de l'empêcher d'accomplir les plus grands forfaits; on le délivre ainsi de lui-même.

    La date de la disparition de Langdarma est sujette à caution. On pense qu'elle pourrait avoir été plus tardive. Un oubli de plusieurs dizaines d'années aurait contracté la chronologie. Pendant un siècle et demi les chroniques tibétaines ne donnent plus de dates; les annales chinoise sont plus précises, mais elles sont sujettes à caution dans la mesure où les événements survenus au Tibet ne parviennent en Chine qu'après un long retard et que c'est le moment de leur arrivée qui est souvent utilisé pour les dater; on estime qu'il pourrait manquer au moins soixante ans dans la chronologie des faits, voire 120 ans. En l'absence de documents fiables, il n'est pas facile de dater avec précision les événements survenus au Pays des Neiges.

    Quoi qu'il en soit, la puissance du Tibet touche à sa fin. L'empereur assassiné laisse deux héritiers nés de mères différentes, Eusoung et Youmten, qui se disputent le trône pendant une vingtaine d'années. L'un devra s'enfuir en Amdo et l'autre règnera sur le Tibet central. Mais le pouvoir est devenu impuissant. L'empire se morcelle en plusieurs petites monarchies qui luttent les unes contre les autres. Le pays retombe dans le féodalisme. Le premier Potala est détruit. Les sanctuaires désertés sont désacralisés. Bien que proscrit, comme toutes les religions étrangères, le bouddhisme, menacé de mort sous Langdarma, se maintient timidement, à la faveur des troubles, notamment au Kham, grâce à la proximité de la Chine qui le favorise, et à l'influence d'un personnage important, Gerabsel (mort en 915 ou 975).

    Pendant plus de deux siècles le puissant empire d’Asie centrale a dominé certaines parties de l’Inde, du Népal, de la Birmanie au sud, de la Route de la Soie au nord, de la Chine à l’est, du Pakistan à l’ouest; au nord-ouest, l’influence tibétaine s’est faite sentir jusqu’à Samarcande. La menace tibétaine obligea même, on l'a vu, la Chine et le monde musulman à se rapprocher. Cet empire sombre maintenant dans une anarchie entrecoupée de révoltes paysannes.

    Les pays conquis font sécession: Dunhuang se sépare en 849 (ou 831); les villes frontières chinoises de Touen-houang et Cha-tcheou tombent en 851; c'est le tour du Turkestan (futur Sinkiang) en 860; en 866, le ministre tibétain commandant à la frontière est décapité et son armée se disperse; le Népal recouvre son indépendance en 879. Les armées tibétaines n'intimident plus grand monde; pouvaient-elles d'ailleurs espérer conserver longtemps sous le joug les populations conquises, compte tenu des ressources limitées de leur patrie?

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    L'anarchie féodale

    Le bouddhisme, menacé par le dernier empereur, se développe à nouveau. Des écoles (lignées) voient le jour. Des monastères sont construits. Le clergé profite de la faiblesse et de la dispersion du pouvoir laïc pour devenir de plus en plus puissant. Les différentes écoles du bouddhisme tibétain voient le jour; elles vont tenter de rétablir l'unité du pays à leur profit en luttant d'influence les unes contre les autres et en entraînant les chefs laïcs locaux dans leurs querelles. On commence à rêver en Occident d'un prince asiatique assez fort pour stopper l'essor de l'islam.

    917: Les descendants de la famille impériale tibétaine quittent le Tibet central et viennent s'établir à l'ouest du pays. La branche aînée fonde au Ladakh la dynastie Lha Chen; la branche cadette règne sur le Guge dont les capitales seront Tholing et Tsaparang; le Guge serait situé à peu près au même endroit que le Zhangzhung soumis par Songtsen Gampo. Le bouddhisme tibétain va renaître dans cette région de l'ouest, sous l'influence du traducteur Rinchen Zangpo (958-1055) qui a étudié au Cachemire, d'où il est revenu chargé de sagesse et de manuscrits; cet érudit est protégé par le roi du Guge, Yéshé Ö, un roi religieux dont il est le chapelain, cependant que, plus au nord, dans l'Amdo, trois moines, venus du sud, par la Route de la Soie, initient un mouvement parallèle. La renaissance bouddhiste au Guge s'exprimera à travers des peintures qui sont l'un des sommets de l'art tibétain; ces chefs-d'oeuvre, fortement influencés par l'art hindou, sont caractérisés par des coloris vifs et des dessins d'une finesse exquise.

    Un texte chinois fait descendre les Tibétains des tribus Qiang du nord de la Chine dont l'existence est mentionnée dès 200 avant notre ère. C'est peut-être la première fois qu'un texte chinois revendique l'appartenance des Tibétains aux peuples de la Chine antique. On a vu que la population tibétaine est probablement d'origine diverse (voir ici). Les Qiang (ou Byang) pourraient être les IDong, qui fondèrent le Mi-nyag, et leurs contacts avec les plaines centrales de Chine sont à peu près certains.

    982: Naissance d'Atisha (982-1054). Fils d'un prince du Bengale, il décidera de chercher refuge dans la religion laissant à son frère aîné le soin de succéder à leur père à la tête de la "seigneurie de Zahor". Atisha sera l'élève de Naropa.  

    988: Naissance de Tilopa (988-1069), un des maîtres du tantrisme, le premier apôtre des Kagyupas. Cet ancien roi choisira la vie de yogi vagabond.

    1005-1064: Vie de Dromtonpa, qui deviendra disciple d'Atisha, et fondera l'école kadampa. 

    1012-1088: Vie de Rongdzom Mahapandita qui commencera à systématiser l'enseignement de Guru Rinpoché (Padmasambhava).

    1012-1096 (ou 1097): Vie de Marpa le traducteur qui se rendra en Inde d'où il rapportera des textes sacrés qu'il recevra des yogis Naropa et Maitripa.

    1016: Naissance de Naropa (1016-1100), le second apôtre des Kagyupas. Il sera maître de l'université indienne de Nalanda avant de partir à la recherche de Tilopa.

    1027: Introduction au Tibet du Kalachakra, doctrine de la roue du temps. Le Kalachakra couronne la doctrine bouddhiste tibétaine. Dans ce texte sacré, Adam, Enoch, Abraham, Moïse, Jésus, Mani, Mahomet, le Madhi seraient présentés comme des membres de la famille des serpents démoniaques; une guerre apocalyptique verrait le triomphe des bouddhistes sur les musulmans et l'avènement d'un monde parfait (Shambala) sous l'autorité d'un bouddha-roi qui concentrerait tous les pouvoirs. Il est difficile, pour un non initié, de se faire une idée exacte du contenu du Kalachakra, parfois décrit par certains presque comme un manuel de démonologie qui, sous prétexte de surmonter les contraires, gommerait les différences entre le bien et le mal, laisserait libre cours à toute licence et tendrait à dépouiller les êtres de leur individualité.

    1032: Le roi du Guge, Yéshé Ö, fait appel à Atisha dont la réputation comme Pandit est déjà grande dans le sous-continent indien.

    1038: Le Mi-nyag (royaume des Tangoutes ou Xia occidentaux) enlève aux Ouïgours les villes chinoises de Cha-tcheou et Kan-tcheou. Il se heurte vers l'ouest à un royaume tibétain créé autour de Xining (Ts'ing-t'ang ou Tsongkha). Des moines bouddhistes, peut-être chassés du Sinkiang par l'invasion musulmane, y jouent un rôle politique.

    1040 (ou 1042): Atisha arrive à Tholing, capitale du royaume du Guge. Il y reste deux ans, avant de se rendre à Lhassa. C'est le début de la seconde diffusion du bouddhisme. Celle-ci n’ira pas sans heurt. Atisha devra souvent fuir, poursuivi par l’hostilité des habitants. Mais sa cause finira par s’imposer. Pour ce sage, la réalisation suppose des dispositions et le respect d’une éthique. Aucun acte de la vie n’est anodin. Il engage ses disciples à comptabiliser leurs bonnes et leurs mauvaises actions en élevant des tas de cailloux blancs et de cailloux noirs. Il rétablit la discipline et impose le célibat dans les ordres monastiques qui, sous l'influence du tantrisme et dans un contexte de décadence religieuse, se livraient à des activités criminelles et dépravées ainsi qu'à la magie noire. Il introduit le culte des taras dans le bouddhisme tibétain. Son disciple, Bromtonpa (ou Bromston), créera l'école des Kadampas qui, en se distinguant par sa rigueur exemplaire, annoncera celle des Gelugpas.

    1050: Atisha organise un concile en vue de restaurer le bouddhisme au Tibet.

    1040 (ou 1052): Naissance de Milarepa (1040 ou 1052 - 1123 ou 1135) saint et poète du Tibet. Encore enfant, à la mort de son père, Milarepa est dépouillé de son héritage par sa tante et son oncle paternels qui le réduisent en esclavage ainsi que sa soeur et sa mère, leur octroyant, pour satisfaire leur faim, une nourriture à peine bonne pour les chiens.

    Tant de méchanceté rend sa mère vindicative et celle-ci, dès que son fils atteint l'âge nécessaire, lui enjoint d'apprendre la magie noire auprès de gourous renommés. Ceux-ci le mettent à même d'exercer une éclatante vengeance. Au cours d'une réunion de fiançailles de ses cousins, la maison secouée par un scorpion géant, s'écroule sur l'assistance tandis que la cour s'emplit de lézards, de serpents, d'araignées, de grenouilles et de scorpions (sans doute s'agissait-il de tulpas, c'est-à-dire de matérialisations de la pensée du magicien). Trente cinq personnes sont écrasées sous les décombres. Les déités apportent triomphalement à Milarepa le coeur et la tête sanglante de ses victimes. L'hécatombe soulève la colère des partisans de son oncle et de sa tante qui décident de tuer le sorcier avant de s'en prendre à la mère indigne qui l'a incité à suivre le Sentier des Ténèbres. Prévenu, Milarepa apprend l'art de maîtriser la grêle et dirige un orage effroyable sur les champs du village, juste avant une moisson d'orge qui s'avérait prometteuse.

    Devenu un malfaiteur, notre héros éprouve un sentiment de contrition. Il décide de renoncer au mal et d'aller trouver un nouveau gourou qui le conduira vers la Voie de la Lumière. Ce gourou sera Marpa le traducteur, le savant lama. Des épreuves sévères lui sont imposées. Il construit quatre (le chiffre est symbolique) maisons de neuf étages, qu'il doit détruire à moitié achevées. Blessé par les lourdes pierres qu'il transporte, couvert de plaies purulentes, il ne reçoit que rebuffades de la part du maître. Ce dernier le roue de coups. Il l'incite même à retomber dans le mal. C'est ainsi que, pour lui complaire, Milarepa doit châtier, en employant ses pouvoirs magiques, des brigands nomades qui ont pillé les disciples du gourou.

    Tout le dévouement dont fait preuve l'élève s'avère néanmoins inutile: sans argent pour payer la cérémonie, il ne recevra pas l'initiation du maître! Milarepa est désespéré, malgré la prédilection qu'éprouve pour lui l'épouse de Marpa. Il part, puis revient, à plusieurs reprises. Naturellement, le courroux et la vénalité du gourou ne sont que simulacres, si les bourrades ne le sont pas. Il s'agit d'épreuves à surmonter pour remporter la plus grande des victoires qui puisse échoir à un être humain: atteindre le nirvana en une seule vie. L'initiation vient enfin.

    En raison de ses dispositions naturelles, Milarepa reçoit un enseignement orienté sur la maîtrise de la chaleur intérieure, connaissance utile pour la vie d'ascète voué à la méditation qu'il mènera désormais, seulement couvert d'une robe de coton pour affronter la rigueur des hivers tibétains (Milarepa signifie Mila vêtu de coton).

    A la suite d'un rêve, il retourne sur les lieux de son enfance. La maison paternelle est en ruine et, sous des immondices, il découvre les ossements de sa mère. Il s'en fait d'abord un oreiller avant de décider de les réduire en poudre et d'en confectionner de petits reliquaires (chortens de taille réduite appelés tshas tshas). Sa soeur est absente, elle erre au loin, devenue mendiante. Milarepa reprend sa vie d'ermite, non loin de là, et mendie lui aussi pour obtenir sa nourriture. Il rencontre sa tante et son oncle. La première lâche ses chiens sur lui et le poursuit à coups de bâton en le frappant comme on bat une gerbe. Il tombe dans un étang où il manque périr noyé. Son oncle, un peu plus tard, cherche à le tuer à coups de pierres et de flèches. Mais, comme il est désormais sur la voie de la sainteté, il pardonne.

    Il repart vivre sa vie d'ermite, dans la grotte de la Dent de Cheval du Roc Blanc; il se nourrit de brouet d'orties, en méditant et composant des poèmes; il casse son écuelle et la bouillie d'orties se répand avant de prendre la forme d'une cruche; le voici réduit à manger les orties crues! Soumis à ce régime, son corps s'amenuise, sa peau et son poil verdissent. Il prend l'apparence d'une chenille. Des chasseurs qui passent devant sa caverne sont effrayés en découvrant cet être squelettique. Détrompés, ils jouent avec lui en le jetant en l'air comme un pantin au risque de lui briser les os. Il leur pardonne. Mais ses tourmenteurs seront tout de même punis. Le gouverneur de l'endroit les arrête et leur fait arracher les yeux, sauf à celui qui a manifesté de la pitié pour l'ermite. Un peu plus tard, d'autres chasseurs lui offrent de la viande. Il l'accepte puisque ce n'est pas lui qui a tué les animaux. Il l'économise cependant tellement que les vers s'y mettent. Il renonce alors à s'en sustenter car ce serait la leur voler.

    Grâce à ces mortifications, il obtient des pouvoirs supra normaux, en particulier celui de se déplacer dans les airs en volant. Il redoute que ces pouvoirs ne lui valent une notoriété dangereuse, car il pourrait alors se laisser séduire par le vain attrait de la gloire. Pour éviter ce péril, il s'enfonce toujours plus loin dans les solitudes de la montagne. Il rencontre et convertit ses premiers disciples, d'abord des non humains, dont quelques déités, puis des humains. Parmi ces derniers figure Gampopa, futur gourou du premier Karmapa, chef de file des Karma-Kagyu.

    Un jour, Milarepa est appelé, dans un village bönpo, aux obsèques d'un homme fortuné qui lui a légué sa richesse afin qu'il lui montre la voie de l'illumination. Il arrive au moment où les prêtres bönpos officient; le mort, habillé d'une pelisse bleue, boit de la bière dans leur cercle; les bönpos prétendent en effet pouvoir ramener les morts en chair et en os parmi eux; Milarepa démasque la supercherie et prouve que l'homme à la pelisse bleue n'est qu'un démon; il le pourchasse et le démon retrouve sa forme naturelle qui est celle d'un loup. Milarepa, après avoir admonesté sévèrement les bönpos, juste capables d'invoquer les bourreaux, montre que le défunt s'est réincarné dans un ver de bouse; il l'appelle à lui; le ver meurt, une lumière émane de son cadavre et se réfugie dans le coeur de Milarepa, d'où elle en ressort pour gagner le ciel. On trouve dans ce récit maintes allusions à la doctrine lamaïste: le changement de demeure, le transfert, permettant de trouver le chemin du salut, et l'assomption selon des formes qui rappellent la disparitions des anciens roi du Tibet, le long d'une corde lumineuse aux couleurs de l'arc-en-ciel.

    Ayant atteint l'âge de 83 (ou 84) ans, Milarepa tombe malade. Des événements miraculeux se produisent. Les arcs-en-ciel se multiplient dans l'air d'où tombe une pluie de fleurs, tandis qu'une musique divine se fait entendre. L'ermite convertit un lama jaloux qui avait tenté de l'empoisonner. Au cours de son déplacement vers la caverne, où il a décidé de mourir, il manifeste son don d'ubiquité en apparaissant, au même instant, à plusieurs de ses disciples, dans des endroits différents.

    Au moment de sa mort, les phénomènes miraculeux se renouvellent. Des fleurs de lotus et des mandalas apparaissent au fond des cieux. Des divinités se mêlent aux humains et conversent avec eux sans s'offusquer de leur mauvaise odeur. Un parfum suave se répand dans l'atmosphère. La cérémonie de crémation du saint donne lieu à des événements fabuleux qui sont longuement rapportés. Comme deux groupes rivaux de disciples se disputent le corps, celui-ci se dédouble et chacun des deux groupes peut emporter un corps entier à l'endroit où il souhaite le brûler. Le corps qui échoie à ses disciples préférés se rapetisse à la taille d'un enfant de huit ans. Le feu refuse de prendre tant que l'un des disciples, qui est absent, n'est pas de retour. Ce disciple est prévenu par un rêve. Il revient, parcourant en une matinée un chemin qu'un voyageur normal met deux mois à couvrir. Milarepa redonne vie à son corps et apparaît ou disparaît à volonté. Le feu prend enfin. Milarepa s'élève, assis dans la position de l'enseignement, au milieu d'une fleur de lotus soutenue par les flammes. Cette vision fait place à d'autres toutes plus merveilleuses les unes que les autres.

    Le lendemain, l'emplacement de la crémation est vide. Les cendres froides ont disparu. Les disciples se lamentent de ne pas posséder de reliques. Un oeuf lumineux, entouré de divinités, leur apparaît. Milarepa leur fait comprendre qu'il leur a laissé la meilleure des reliques, c'est-à-dire la connaissance. Des rais de lumière descendent de l'oeuf sur la tête de chacun d'eux. Les disciples se souviennent alors que leur maître leur a demandé de fouiller, après sa mort, un emplacement où il prétendait avoir enterré l'or amassé pendant son existence. Ils creusent et découvrent une pièce de toile, un morceau de sucre et un couteau. Le couteau permet de couper le sucre et la toile, multipliant ainsi l'un et l'autre. Chaque fraction est équivalente au tout. De plus, toile et sucre sont dotés de propriétés miraculeuses et guérissent les malades. Voici, brièvement résumé, le récit de la crémation de cet apôtre des Kagyupas.

    Un point mérite d'être rapporté car il montre la persistance des pratiques antérieures au bouddhisme. Il arrive parfois à Milarepa, durant sa vie d'ascète, d'observer les rites bönpos. Enfin, rapportons un détail significatif du mode de vie des Tibétains: les coquillages leur servaient alors de monnaie. Autres renseignements fournis par un de ses disciples sur la vie dans l’Himalaya à cette époque; ce disciple se rendait en pèlerinage en Inde; voyons comment il dépeint ce qu’il rencontra en chemin: «… la maladie, plus encore qu’une couverture, recouvrait les hommes; les tas de cadavres humains étaient plus élevés encore que les tas de cendres; la force de ma vie, plus encore qu’une goutte, s’évanouissait.»

    Pour en terminer avec Milarepa, voici une dernière anecdote. Un de ses disciples lui ayant demandé comment il s’y était pris pour atteindre son niveau de sagesse, le maître leva sa robe de coton et lui montra son derrière couvert de corne.

    Un poème de Milarepa est ici et un site sur un film qui lui est consacré ici .

    Drokmi Shakya Yéshé, disciple du maître indien Virupa, ramène de l'Inde "La Voie et le fruit" (lamdré).

    Les lignées (ou écoles, ou sectes) font leur apparition. Elles sont fondées par un maître (hiérarque) dont l’autorité est indiscutable. Celui-ci n’a généralement que peu de disciples directs. Les liens entre maître et disciples sont très forts. Les premiers des disciples sont qualifiés de soleil ou de lune, selon qu’ils se montrent ou se cachent. Les premières lignées sont d’origine nobiliaire. Elles peuvent se ramifier à l’infini. Toutes les écoles s’accordent sur le but, l’atteinte de la réalisation dans le nirvana. Elles diffèrent sur les moyens pour y parvenir et les méthodes d’enseignement. Ces lignées vont tenter de réunifier le Tibet à leur profit, en luttant les unes contre les autres, pour s'assurer la prééminence; elles s'appuieront sur les seigneurs locaux, leurs protecteurs, et s'allieront même parfois à des puissances étrangères.

    1056: Le fondateur de l'école kadampa, Dromtonpa, disciple d'Atisha, construit le monastère de Reting, près de Lhassa.

    1071: Fondation de la lignée des Sakyapas qui sera pendant longtemps la plus puissante et finira par imposer un temps son pouvoir à l'ensemble du Tibet.

    1073: Construction du monastère de Sakya dans le centre ouest du Tibet par Khön Köntchok Gyalpo (1034-1102), un disciple de Drokmi Shakya Yéshé.

    1075: Tenue à Tholing (au Guge, à l'ouest du pays) d'un Concile des savants et dignitaires religieux de l'ensemble du Tibet dans le Temple d'Or de la ville.

    1079: Naissance de Gampopa (1079-1152 ou 1153), disciple de Milarepa, fondateur de l'école kagyupa. Il intégrera des enseignements de l'école kadampa à ceux de l'école kagyupa.

    1110: Naissance du 1er Karmapa, Dusum Chenpa (1110-1193). Il vivra trois ans sur un rocher, soulagera les misères humaines, aura le pouvoir de traverser les montagnes et de voler dans les airs. Il fera ériger, selon une coutume ancienne, une sorte de campement fortifié, ceint de flèches plantées en terre et de murailles. Le nomadisme sera une des particularités de sa lignée; plusieurs Karmapas s'y adonneront pendant au moins une partie de leur existence.

    1145: Il est fait mention en Occident de l'existence d'un monarque chrétien, le prêtre Jean, qui serait le descendant d'un roi Mage. Il règne sur un royaume fabuleusement riche qui couvre une grande partie de l'Asie centrale. Il a déjà remporté de grandes victoires et va prendre à revers les musulmans dont l'expansion est en passe d'être arrêtée. Les textes qui parlent de ce roi sont des faux produits pour encourager la chrétienté à partir en croisade et lui redonner foi en la victoire finale. Cependant, cette supercherie trouve peut-être son origine dans les succès remportés en Asie par le christianisme nestorien.

    Fondé au début du 5ème siècle par l'évêque Nestorius, qui affirmait qu'il était indécent de faire référence à la Vierge comme étant la Mère de Dieu, car elle avait simplement donné naissance à la nature humaine de Jésus et non à sa nature divine, l'Église nestorienne fut bannie de l'Empire Romain pour hérésie. Mais, comme les marchands missionnaires l'avaient emportée avec eux en Chine, tout au long de la Route de la soie, via la Perse, les siècles suivants virent cette Église faire une incroyable percée en Asie centrale, Chine et Inde où elle rivalisa avec le bouddhisme, le confucianisme, le chamanisme, l'hindouisme et le manichéisme. Au 12ème siècle, il y avait deux archevêchés en Chine (à Xian et à Pékin), qui dépendaient du Catholicos de Bagdad. Finalement, le nombre de chrétiens nestoriens en Chine était tellement important qu'il fallut établir une agence particulière en vue de les superviser. La secte remporta un véritable succès auprès des Ouïgours et de nombreuses églises furent bâties dans les oasis d'Asie centrale.  

    Cependant le christianisme nestorien ne survécut pas aux vagues grandissantes de l'islam et du bouddhisme. Il disparut pratiquement au 14ème siècle. Mais il avait occupé en Chine une place non négligeable. A la fin de la décennie 1990, des sutras de Jésus ont d'ailleurs été découverts dans une ancienne pagode chrétienne du 8ème siècle au coeur de ce pays.  

    La situation géographique du royaume du prêtre Jean, même si elle reste imprécise, fait penser au Tibet. Il n'est d'ailleurs pas impossible que les Tibétains aient pu entrer en contact avec l'hérésie nestorienne à l'époque de son expansion, on l'a déjà dit.

    Le mythe des chrétiens de l’autre côté du monde perdurera longtemps. Vasco de Gama, au moment de s’embarquer, trois siècles plus tard, prétendra encore partir à la découverte du Christ et des épices.

    1147: Apparition des Karmapas avec la fondation du "camp de Karma du sud", au Kham. Successivement seront créés les monastères de Karma Tsur Lhalung (1155), Karma Ladheng (1185) et Tsurphu (1189), au nord-ouest de Lhasa, qui deviendra le siège du Karmapa. On remarquera la connotation nomade et militaire qui d'emblée s'attache à cet ordre.

    1158: Phagmodrou fonde Densathil, le premier monastère kagyupa, au Tibet central. Ce monastère est en fait à la fois kadampa et kaguypa; le pouvoir monastique s'y transmet d'oncle à neveu; le maître du fondateur, Gampopa, était un disciple de Milarepa; originaire du Kham, Phagmodrou est apparenté aux Gar.

    1165: Dans son "Itinéraire", un voyageur juif, Benjamin de Tudele, fait état du Tibet, pays dont les forêts abritent le daim d'où provient le musc négocié à Samarcande. On croit même deviner à la lecture de son récit qu'il existait à cette époque des relations entre le Tibet et le calife abbasside de Bagdad.

    1175: Fondation du monastère kagyupa de Tsal, à l'est de Lhasa.

    1179: Fondation du monastère de Drigung au nord-est de Lhassa. Ce monastère se rattache aux Kaguypas. L'abbé est assisté d'un gouverneur civil et militaire.

    1189: Fondation du monastère de Tsurphu, siège des Karmapas, par le premier d'entre eux (voir ci-dessus).

    L’expansion monastique est en marche. Souvent, les abbés sont issus des milieux nobiliaires. Une certaine misogynie les anime. Les monastères de femmes ne verront le jour que progressivement et les nonnes seront pendant longtemps assujetties à la tutelle des moines. A beaucoup près, sauf exceptions rarissimes, elles ne bénéficieront pas d'un statut équivalent à celui de leurs confrères masculins. L'enseignement qu'elles recevront, en particulier, ne sera jamais complet. Quoi qu'il en soit, le décor des affrontements futurs, pour la conquête et la conservation du pouvoir, est planté au moment où la menace mongole va faire son apparition. Cependant, si les luttes entre les différentes écoles du bouddhisme tibétain furent nombreuses et parfois sanglantes, ce ne sont pas des conflits de doctrine qui les causèrent; on ne saurait donc les qualifier de guerres de religion. Les motifs en furent politiques ou économiques. On aurait cependant tort de penser que la diffusion du bouddhisme fut seulement un facteur de troubles; il fut aussi un facteur de paix; les lamas intervinrent à plusieurs reprises pour résoudre les différends qui poussaient les princes à en venir aux mains; ils y parvenaient d'autant plus facilement que certains ordres religieux étaient également des ordres militaires. C'est ainsi, qu'au 15ème siècle, le 7ème Karmapa, agissant comme médiateur armé, mit fin aux querelles intestines qui agitaient le royaume de Ling, opposant serfs monastiques et serfs laïcs, bouddhistes et bönpo. Au 16ème siècle, le 8ème Karmapa arrêta la guerre qui s'était déclarée, entre ses partisans et ceux d'une réincarnation rivale, en accomplissant des miracles etc.

    1193: Mort du 1er Karmapa. Il a laissé des indications concernant sa réincarnation. La succession par réincarnation entre en scène. Elle pose le problème de l’exercice du pouvoir pendant la minorité du tulkou (réincarnation); il est résolu par l’institution d’un régent. Cette astucieuse manière de régler les successions, en intégrant un des aspect les plus importants des croyances bouddhistes, présente un inconvénient majeur qui apparaîtra au fil du temps; elle favorise les luttes sournoises entre clans pour l’obtention et la conservation du pouvoir et de la richesse. Elle sera progressivement reprise par d’autres écoles, mais pas toutes.

    1198: Destruction de l’Université monastique de Nalanda (Bihar) par les musulmans. Les religieux se réfugient au Népal et au Tibet.

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    La menace mongole

    Le Tibet est menacé à la fois par l'expansion musulmane et par l'expansion mongole. Le bouddhisme est perçu comme un élément fédérateur. Il n'empêchera pas la conquête du Tibet par les Mongols mais ceux-ci se convertiront. Le bouddhisme, qui recule devant l'islam, se réfugie au Pays des Neiges. Après la disparition de Gengis khan, fondateur de l'empire mongol, celui-ci se divise: les chagataïdes, à l'ouest, appuieront les Kagyupas et se convertiront à l'Islam; l'empire de Chine, à l'est, soutiendra les Sakyapas puis les Gelugpas.

    12ème siècle: Début de la découverte des trésors, textes sacrés dissimulés par les bouddhistes mais aussi par les bönpos. Ces découvertes sont soit matérielles, soit spirituelles. Les textes d'inspiration bouddhistes sont centrés sur la personnalité divine d'Avalokitesvara, bodhisattva de la compassion, le saint patron du Tibet. Ils contiennent une partie historique largement légendaire et des parties religieuses. Ils prédisent parfois les événements futurs. La nostalgie de la puissance impériale passée y est présente. Ils contribueront à forger l'identité nationale tibétaine.

    D'après les textes bouddhistes, leur religion, venue de l'Inde, aurait été un facteur de civilisation du Tibet. Antérieurement, le Pays des Neiges aurait été la terre de démons mangeurs de chair. Ses habitants, sauvages et barbus, enclins à la violence, ne respectaient que la force et le courage. Les grands personnages du passé, et particulièrement les rois "bouddhistes" sont assimilés à des réincarnations de divinités. Un moine exhume ainsi des secrets selon lesquels Songtsen Gampo serait la réincarnation d'Avalokitesvra, Trisong Detsen celle de Manjushri et Rapalchan celle de Vajrapani. Ainsi se forge l'image du "roi vertueux" ultérieurement transmise au Dalaï lama. L'apparition de cette mythologie pseudo historique n'est pas fortuite. Elle coïncide avec l'expansion mongole. Les Tibétains, désormais dépourvus d'une puissance militaire suffisante, ne vont pas tarder à se placer sous la protection des armées mongoles qu'ils savent ne pouvoir vaincre. Selon certains auteurs, le concept de roi religieux serait toutefois originaire du Mi-nyag dont il a été parlé plus haut. Pour d'autres, le premier roi vertueux pourrait avoir été l'empereur Ashoka qui conquit presque toute le péninsule indienne, en se livrant à des massacres, avant de se convertir au bouddhisme, de l'imposer, de prêcher la compassion, d'interdire de tuer des animaux et d'inciter ses sujets à devenir végétariens; il régna de -272 à -236. Plusieurs monarques hindous furent ensuite à la fois détenteurs du pouvoir spirituel et du pouvoir politique, un peu comme les empereurs romains déifiés à la même époque en Occident. Le bouddhisme, qui s'était primitivement créé à l'écart de l'État, en prônant la non violence et la liberté, se coula ainsi dans le moule étatique et en accepta la violence et la coercition.

    Parallèlement, une pénétration musulmane se produit au Ladakh et au Tibet par le biais de commerçants du sous-continent indien.

    1205: Première tentative d’invasion musulmane du Tibet par un conquérant turc, Ikhtyar ud-dîn. Elle échoue. Les cimes himalayennes sont infranchissables. Ne dit-on pas qu’une licorne protège le Tibet? Cet animal fabuleux est peut-être une représentation symbolique de l’Everest. Quoi qu’il en soit, la forteresse naturelle a pleinement joué son rôle. Beaucoup de musulmans sont morts de froid. Leurs armes sont ramenées à Lhassa où elles seront montrées à la foule lors des parades annuelles.

    Au cours de ce siècle, Vanaratana, le dernier pandit indien, va travailler à l’implantation du bouddhisme au Tibet pour le sauver de la destruction dont il est menacé dans son pays.

    1206: Gengis Khan devient chef suprême des Mongols.

    1207: Arrivée au Tibet d'émissaires mongols à qui des livres religieux sont offerts. Les Tibétains deviennent tributaires des Mongols (peut-être après une première razzia du Tibet central?).

    1226: Genghis Khan détruit l'empire tangout. Les Mongols sont aux portes du Tibet. Les princes tibétains sont contraints de s'organiser pour faire face à la menace. Les rois vertueux, qui ont favorisé la propagation du bouddhisme (Songtsen Gampo, Trisong Detsen…), sont enrôlés sous cette bannière. L'ancienne puissance impériale est évoquée comme une manière d'exorcisme.

    Mais cet exercice est basé sur un malentendu. Historiquement parlant, Songtsen Gampo n'est pas un véritable roi bouddhiste. La religion nouvelle ne s'est épanouie que sous ses successeurs et, paradoxalement, cet épanouissement a coïncidé avec la décomposition de l'empire. N'importe, le bouddhisme, au moins chez ses adeptes, est perçu comme un élément fédérateur. Les provinces centrales (U et Tsang) connaissent alors un semblant d'organisation étatique sous l'autorité des dignitaires sakyapas.

    Parallèlement à la mythologie des rois vertueux, de caractère essentiellement bouddhiste, se développe une autre mythologie propagée par les bardes: celle des épopées légendaires (le roi Gesar, le Lang Poti Sérou). Ces épopées populaires magnifient des héros tibétains en faisant appel à des souvenirs et à des rites prébouddhiques. La persistance à travers les siècles de l'influence bönpo dans l'inconscient collectif est ainsi confirmée, mêlée il est vrai à d'autres influences plus diffuses; ne pourrait-on pas voir dans Gesar un lointain écho de César, qui aurait pu parvenir jusqu'au Toit du Monde via les conquêtes grecques.
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    Le roi Gesar de Ling

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    Pour mieux cerner la nature des relations qui existent entre les religieux et les seigneurs laïcs, il convient de rappeler le rôle particulier tenu par la famille dans l'ancienne société tibétaine. Les biens d'une famille sont indivis et sont cultivés collectivement par ses membres. Les hommes possèdent généralement les biens immobiliers alors que les biens mobiliers reviennent aux femmes; mais cette règle souffre des exceptions et il arrive fréquemment qu'une femme possède également en propre des propriétés terriennes; lors de son mariage, la nouvelle épouse reçoit souvent de ses parents un cadeau plus ou moins conséquent, sur lequel son mari n'aura aucun droit; de ce fait, les femmes bénéficient d'un certain degré d'autonomie dans une société guerrière plutôt machiste. Des règles évitent les problèmes de consanguinité, surtout du côté paternel. La polygamie et la polyandrie sont pratiquées, la première pour des raisons de prestige et aussi de diplomatie dans la maison royale, la seconde pour préserver l'unité de la propriété familiale. L'épouse d'un homme est également souvent celle de ses frères ou le devient à la mort de son mari; les enfants sont ceux de la famille, qui les élève ensemble; la différence s'estompe entre les oncles et les pères. L'harmonie ne règne malheureusement pas toujours à l'intérieur d'une famille; une hiérarchie peut s'y imposer et des rivalités opposer les uns aux autres (voir ci-dessus les aventures familiales de Milarepa). La polygamie et la polyandrie font naître des problèmes de succession qui se règlent parfois par le meurtre d'un membre de la famille pour en favoriser un autre (voir ci-après Drukpa Kunley); les exemples sont nombreux, jusque dans les allées du pouvoir. Dans les familles nobles, le fils aîné entre dans les ordres pour devenir abbé du monastère, son cadet devient le chef de famille; l'abbé, si son ordre interdit le mariage, peut entretenir des relations sexuelles avec l'épouse de son frère. Ces différentes explications permettent de mieux comprendre à la fois les interactions entre pouvoir religieux et pouvoir politique ainsi que la succession d'oncle à neveu de tradition dans certaines écoles du bouddhisme tibétain.

    Le lien qui unit un suzerain à son vassal est très fort; on peut y voir une projection, dans le domaine laïc, de celui qui existe entre un gourou et son disciple. Un petit serment de fidélité est prêté tous les ans et un grand serment tous les trois ans; au cours de ces cérémonies, on se réfère aux divinités du ciel, de la terre, des montagnes, des fleuves...; ces cérémonies s'accompagnent de sacrifices qui attestent certainement une origine pré-bouddhiste; dans certains endroits (Kham), on érige une pierre, symbole du clou, en mémoire de l'événement.

    1227: Disparition de Gengis khan. Les Tibétains cessent de verser leur tribut aux Mongols. Ces derniers préparent une invasion. L'empire mongol se divise; à l'ouest, les chagataïdes, du nom du fils de Gengis khan, Chagataï, à qui cette partie de l'empire est revenue, se convertiront à l'Islam et appuieront les Kagyupas; à l'est, l'empire de Chine soutiendra les Sakyapas puis les Gelugpas. Des armées mongoles s'opposeront en intervenant dans les querelles religieuses tibétaines jusqu'au 18ème siècle.

    1240: Les Mongols de Godan envahissent le Tibet. Le monastère kadampa de Reting est brûlé. Les moines sont massacrés. D’autres monastères échappent à la destruction grâce à l’intervention des puissances célestes qui font pleuvoir sur les envahisseurs une grêle de pierres. Godan invite le chef des Sakyapas à se rendre auprès de lui.

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    L'ère des Sakyapas

    Une école bouddhiste, celle des Sakyapas, règne sur le Tibet avec l'accord des Mongols. La chrétienté recherche l'alliance de ces derniers pour prendre à revers les musulmans. L'empereur mongol de Chine établit avec le chef des Sakyapas une relation chapelain-donateur. Sous Koubilaï khan, le Tibet devient une circonscription administrative de l'empire mongol.

    1244: Sakya Pandita (1182-1251), hiérarque des Sakyapas, rencontre Godan près de Kokonor. Il guérit le fils du khan d'une maladie. Les Mongols vont se convertir au bouddhisme.

    1246: Guyuk, arrière petit-fils de Gengis khan, devient khan. Le Tibet passe sous son contrôle.

    Un missionnaire catholique, frère Jean du Plan Carpin, accompagné d'un autre religieux, parvient en Mongolie mandaté par le pape Innocent IV, pour exhorter les "Tartares" à ne plus massacrer les chrétiens et convertir leur khan. Les Mongols, stupéfaits de l'impudence de ces étranges ambassadeurs, décident de les ignorer. Ils pourront donc à loisir s'intéresser à la région et en ramener des récits fantaisistes où domine le merveilleux. Ils n'iront pas au Tibet mais rencontreront des représentants des populations soumises aux Mongols parmi lesquelles se trouvaient probablement des Tibétains. On trouve dans leur récit des allusions à l'existence du royaume du prêtre Jean et à la présence de communautés chrétiennes en Asie. Les Huires seraient de confession nestorienne; les Kitayens, c'est-à-dire probablement les Chinois, auraient une langue à part, croiraient en Jésus-Christ et révéreraient les Saintes Écritures, mais ne seraient pas baptisés. Les Mongols de Gengis Khan se seraient attaqués au royaume du prêtre Jean, situés dans les Grandes Indes, mais ce dernier les aurait refoulé en employant des chevaux de bronze transformées en fournaises ardentes crachant de la fumée; au retour de cette expédition, les Mongols auraient traversé une contrée peuplée de femmes et d'hommes à tête de chien lesquels, en se jetant dans l'eau, se recouvrent d'une couche de glace très dure qui leur sert de cuirasse, ce qui les rend invulnérables aux flèches et leur permet d'attaquer leur ennemi et de le déchirer à belles dents; ces invincibles monstres, sans doute des Tibétains, firent beaucoup souffrir les Mongols. Les Burutabeth, une autre allusion aux Tibétains, sont laids et difformes, mangent leurs morts (un écho mal interprété des funérailles célestes?) et s'épilent le visage (un détail exact).
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    Les funérailles célestes

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    1247: Le pape envoie des émissaires en Perse, dont un nommé Ascelin, pour entrer en communication avec le khan de Mongolie, par l'intermédiaire du chef de la horde qui domine ce pays en poursuivant le même but que l'ambassade du frère Jean du Plan Carpin.

    1248: Mort de Guyuk khan.

    1249: Les Sakyapas reçoivent des Mongols l’investiture du pouvoir temporel sur l’U et le Tsang.

    1250: Le second Karmapa, Karma Pakshi, convertit Möngke, le premier empereur Yuan (dynastie mongole régnant sur la Chine).

    1252-1254 (ou 1253-1255): Mission en Mongolie de frère Guillaume de Rubruquis (ou Rubrouck) envoyé par Saint Louis, alors en guerre en Syrie contre les Sarrasins. Le roi a reçu un ambassadeur envoyé par un prince mongol, présenté comme étant chrétien, un certain David. Ce dernier lui a affirmé que ce prince projetait d'attaquer les musulmans et souhaitait que le roi entreprenne une diversion en Égypte pour favoriser ses desseins. En réponse, Saint Louis a dépêché auprès du prince un premier émissaire, le frère André. Le pape et le roi de France espèrent détourner les invasions mongoles de la chrétienté en les incitant à se jeter sur les musulmans, ce qui leur permettrait de faire d'une pierre deux coups. Louis IX, qui espère nouer une alliance avec le khan pour prendre les musulmans à revers, délègue ensuite le frère Guillaume de Rubruquis pour sonder les dispositions de l'empereur des Mongols. Après bien des péripéties, celui-ci parvient à la cour du khan. Il ne va pas jusqu'au Tibet mais rencontre des bouddhistes et entend parler des Tibétains.

    Sans doute au Sinkiang, il visite des monastères bouddhistes qu'il décrit de manière très réaliste. Voici l'image qu'il donne des Ouïgours, réputés, dit-il, pour leur musique: il y a là des nestoriens qui emploient la langue du pays; ils sont mêlés à des idolâtres et à des Sarrasins (musulmans); certains idolâtres portent des croix mais paraissent ignorer leur signification; les portes des temples des Sarrasins sont au nord et celles des autres idolâtres au sud; il y a de très grandes idoles (des bouddhas); les prêtres ouïgours ont la tête rasée et portent une robe jaune; ils sont coiffés d'une mitre; ils sont chastes; ils lisent en silence des livres assis sur des bancs dans leurs temples; ils portent des cordes enfilées de grains comme des chapelets et marmonnent sans cesse Ou mam bactavi*, ce qui signifie: Seigneur, tu le connais; ils pensent obtenir une récompense de la répétition de cette phrase; devant leur temple, au midi, s'étend un parvis entouré d'une muraille où ils discutent; ils y dressent une perche dont le sommet peut être vu de loin. De Rubruquis constate que le khan n'est pas chrétien et que les Mongols sont enclins à user de ruse pour envahir les pays qu'ils convoitent afin d'assurer leur domination sur le monde. Ils pensent en effet qu'il ne doit y avoir qu'un seul empereur sur terre comme il n'y a qu'un seul Dieu dans le ciel. Ils tolèrent toutes les religions à condition qu'elles prient pour l'accomplissement de ce grand dessein. Une de leur première victime fut le prêtre Jean, souvenir probable d'un prince nestorien.

    * Écho déformé du mantra "Om Mani Padme Hum". 

    Pour ce qui concerne les Tibétains, voici ce que contient à leur sujet la lettre qu'il adressa à Saint Louis, faute de pouvoir se rendre auprès de lui. Les habitants du Tebeth mangeaient autrefois leurs parents morts, coutumes qu'ils ont abandonnée comme étant en abomination aux autres peuples. Mais ils font encore de belles tasses de leurs têtes afin de se souvenir d'eux et se réjouir en buvant dedans. Leur pays regorge d'or mais ils ne le serrent jamais dans leurs coffres de peur que Dieu ne leur retire celui qui est dans la terre. Les habitants du Tebeth écrivent de gauche à droite et en usant de caractères semblables aux nôtres (en fait, il s'agit de caractères tirés du sanskrit, comme on l'a dit plus haut).

    D'après d'autres relations anciennes, qui complètent celle de l'envoyé du roi de France, les prêtres et idoles d'un pays que l'on suppose être le Tibet sont coiffés de coqueluchons jaunes. On compte parmi les habitants de ce pays des ermites et des anachorètes qui vivent au fond des forêts et sur les montagnes dans une surprenante austérité

    Malgré leur caractère fabuleux, les récits des premières missions ne manquent pas d'intérêt. Les Tibétains y sont décrits pour la première fois par des Occidentaux. Les femmes seraient dotées de raison et parleraient mais les hommes se contenteraient d'aboyer. Ces hommes chiens seraient particulièrement féroces et prompts à l'attaque. Ils mangeraient leurs morts. Leur barbe étant peu fournie, ils ne se raseraient pas mais s'épileraient avec des pinces. Les aboiements sont comme un écho des annales chinoises de l'époque des Tang. Le cannibalisme rituel est sans doute une interprétation approximative des funérailles célestes pratiquées encore aujourd'hui au Tibet. Quant à l'épilation, elle s'appuie sur des bases historiques certaines. 
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    Un résumé de ces récits anciens est ici
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    1253: Nouvelle invasion mongole du Tibet.

    1255: Koubilaï recherche l’alliance des Karmapas. Il pense en avoir besoin pour accéder au trône occupé par son frère. Il est éconduit.

    1260: Phagpa (1235-1280), du lignage Khön, est nommé précepteur impérial (Dishi) par Koubilaï devenu khan; il initie le chef mongol aux mystères d'un célèbre cycle trantrique, le Hevajara. Le chef des Karmapas est contraint de prendre la fuite. Ses poursuivants ne peuvent l’appréhender car il détient le pouvoir de se transformer en arc-en-ciel.

    Les Mongols et les religieux de Sakya créent la relation chapelain donateur ou de maître religieux à protecteur laïc. Le clergé tibétain dispose du pouvoir spirituel sur l'ensemble de l'empire et, en échange, l'empereur protège le Tibet. On pense à une sorte de protectorat miroir dont la dualité rappelle celle qui existe aux niveaux des territoires tibétains entre les abbés et les princes. Koubilaï khan reconnaît Phagpa comme chef du Tibet. Les monastères sont devenus une pièce maîtresse du féodalisme tibétain. Le monarque mongol procède à une réorganisation administrative et territoriale du Pays des Neiges mais laisse une large autonomie à ses habitants. En réalité, le prince et l'abbé s'appuie mutuellement l'un sur l'autre afin d'asseoir leur autorité; c'est ce schéma qui s'appliquera avec les différents chefs mongols qui interviendront au Tibet et aussi, mais dans une moindre mesure, avec les empereurs de la dynastie mandchoue.
     
    1267: Institution par Pékin d’une nomenclature administrative précise des fonctions de la maison des gouverneurs du Tibet.

    1268: Premier recensement au Tibet. Les résultats sont inconnus.

    1270: Phagpa et ses moines diffusent l’enseignement bouddhiste dans l’empire mongol. Il crée un alphabet mongol qui n’aura qu’une existence éphémère. Son frère épouse une princesse mongole.

    1276: Koubilaï khan prend le titre d'empereur de Chine. Le Tibet fait partie de l'empire; mais il serait abusif d'en conclure qu'il est alors intégré à la Chine; celle-ci, en effet, est un pays conquis par les Mongols; il est donc plus judicieux de considérer que la Chine et le Tibet sont, l'un et l'autre, sous domination mongole.  

    1280: Mort de Phagpa. Le peuntchen de Sakya, gouverneur administratif et militaire, seigneur du monde périssable, est accusé de l’avoir empoisonné.  

    1281: Sur ordre de Koubilaï khan, le peuntchen de Sakya est jugé et exécuté. 

    Darmapala, neveu de Phagpa, âgé de 14 ans, lui succède. Il épouse une princesse mongole.

    1282: Le hiérarque de Dripoung, un Kagyupa, s’allie aux Mongols d’Iran (Hulagu), pour contrebalancer le pouvoir des Sakyapas.

    1283: Apparition de la lignée Kagyu des Sharmapas (coiffe rouge). Les Sharmapas seront les régents des Karmapas.

    1285: Les Kagyupas de Dripoung, appuyés par les Mongols d’Iran, entrent en guerre contre les Sakyapas.

    1287: Second recensement au Tibet. Les résultats ne parviendront pas jusqu’à nous.

    Un moine nestorien ouïgour, Rabban Bar Sauma, natif de Pékin, jouissant d'une grande considération comme anachorète et enseignant, arrive en Europe pour proposer une alliance des Mongols de Perse contre les Mamelouks. Bar Sauma résidait en effet à cette époque à la cour de l'ilkhan Arghoun, petit-neveu de Koubliaï khan. Au nom d'Arghoun, l'envoyé rencontrera le pape, Philippe le Bel, roi de France, et Édouard 1er d'Angleterre, roi d'Angleterre, mais son ambassade échouera. L'époque des Croisades est passée.

    1288: Création par Koubilaï khan d’un conseil politique chargé d’administrer les affaires religieuses et séculières du Tibet avec l’accord du hiérarque des Sakyapas. Le peuntchen lui est subordonné. Le Tibet est devenu l’une des circonscriptions administratives de l’empire mongol, avec la bénédiction des Sakyapas. Treize tripeuns, chefs d’une région militaire, complètent la subdivision administrative du pays et contrebalancent le pouvoir des Sakyapas. Koubilaï khan choisit les tripeuns parmi plusieurs lignées religieuses et la noblesse; il entend ainsi diviser pour mieux régner.
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    Le 5ème hiérarque des Sakyapas - Jade
    (source: documentation chinoise)

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    1290: Les Sakyapas triomphent des Kagyupas de Dripoung qui s'étaient malencontreusement alliés aux Hulagu, rivaux de Koubilaï khan. Le monastère est brûlé par le fils de ce dernier. Les vaincus connaissent un sort pire que celui des damnés en enfer!

    Naissance du célèbre écrivain Butön, du monastère de Shalu (Tsang) qui dressera le catalogue des deux grands recueils, le Kangyur et le Tengyur, qui renferment l'héritage littéraire, philosophique et liturgique du bouddhisme hindou. Le premier est supposé contenir la révélation du Bouddha lui-même; le second comprend les travaux des commentateurs et exégètes ainsi que les traités sur les disciplines secondaires: médecine, art vétérinaire, chiromancie, grammaire, prosodie du sanskrit... Cet effort de clarification s'avérait nécessaire à plusieurs titres; d'abord parce que le bouddhisme fut introduit au Tibet à l'époque de son déclin en Inde, alors qu'il était déjà encombré de notes et de commentaires qui l'éloignaient de ses origines; ensuite parce que les Dzogchen, disciples de Padmansambhava, y avaient ajouté des textes de leur cru (manuels de magie et de mysticisme) à l'orthodoxie douteuse; enfin, parce que, à la suite du règne de Langdarma, le bouddhisme, privé de direction spirituelle, avait revêtu des formes liturgiques éloignées de la doctrine primitive, en raison notamment de la propension des Tibétains à accorder créance aux pratiques magiques. Le travail de Butön servira de base aux réformes futures.

    1271-1295: Second voyage supposé de Marco Polo en Chine. Il se rend dans les provinces limitrophes du Tibet comme délégué de Koubilaï khan. Il y rencontre des Tibétains et peut se faire une idée de leur civilisation. Une douzaine d'années auparavant, le Tibet a été dévasté par les Mongols et il n'est plus que ruines (voir plus haut: Godan). On ne peut plus le traverser qu'en emportant avec soi ses vivres. Pratiquement inhabité, les bêtes sauvages y pullulent et il est si périlleux d'y séjourner que les voyageurs y allument la nuit de grands feux de roseaux et font du tintamarre pour éloigner les bêtes féroces. Dans une autre région sous dépendance du Tibet, les hommes comptent pour rien le brigandage (il pourrait s'agir du Kham); ils vivent de chasse et de cueillette et sont vêtus de peaux de bêtes ou de grosse bure; on y trouve l'animal qui porte le musc (le gadderi), de l'or et du corail dont les femmes font des colliers pour elles et pour leurs idoles; il y a là des chiens aussi gros que des ânes dont on se sert pour la chasse ainsi que des faucons et autres oiseaux de rapine; la cinnamome (cannelle) et autres aromates y crossent en quantité. Le Tibet, très vaste, est divisé en huit royaumes soumis à Koubilaï khan. Il est sous l'autorité du lama en chef de la secte sakyapa. Cette autorité ne s'étend toutefois qu'aux vallées du Tibet central. Ailleurs, de petits chefs locaux entretiennent l'anarchie. Pour le marchand vénitien, les habitants du Tibet sont des barbares et des brigands qui ont toutefois le mérite de posséder quelques richesses (or, corail, musc, épices...). Des jeunes filles sont offertes au voyageur qui demande l'hospitalité et il est d'usage que ce dernier leur fasse quelque cadeau qu'elles exhiberont ensuite pour apporter la preuve qu'elles sont désirables. Les Mongols continuent de tolérer plusieurs religions dont le christianisme et l'islam.

    1294: Mort de Koubilaï khan.

    Dans un texte arabe du 13ème siècle, on peut lire: "Le pays du Tibet possède des propriétés particulières en ce qui concerne son air et son eau, ses montagnes et ses plaines. Là-bas, un homme rit et se réjouit constamment. La tristesse, le danger, l'anxiété et la douleur ne l'affectent pas... Le sourire y est général. Il apparaît même sur les faces des animaux."

    Au cours du 13ème siècle est fondée, par Kumpang Tu Je Tsondra, l'école jonangpa, dans le Tibet central. L'enseignement de cette école s'appuie sur une étude approfondie des tantras tout particulièrement sur le Kalachakra.

    1306: Detchen Zangpo Pal devient chef des Sakyapas. Ses sept femmes lui donneront douze fils.

    1308-1363: Vie de Longchenpa qui approfondit la doctrine de Guru Rinpoché (Padmasanbhava).

    1315: Odoric de Pordenone (Frioul) parvient jusqu'à Pékin. D'après le père Huc, ce missionnaire franciscain se soumettait à de sévères mortifications, portait un corset en mailles de fer et vivait volontiers dans la solitude. Il quitta son monastère en 1314 pour se rendre à Constantinople, puis à Trébizonde, ensuite à Ormuz où il s'embarqua pour la côte du Malabar. Parvenu aux Indes, il y apprit le martyr de quatre religieux franciscains qui se dirigeaient vers la Chine. Il ouvrit leur cercueil, rassembla leurs os, et se mit en devoir d'amener ces restes des martyrs jusque dans le pays qu'ils comptaient convertir afin de leur permettre d'exercer malgré la mort leur salutaire apostolat. Durant son voyage, il s'endormait la tête sur ce précieux fardeau qui lui servait d'oreiller. Il passa ainsi par Ceylan, Sumatra, Java et Bornéo avant de toucher le sud de la Chine. De là, il remonta vers Pékin (Kanbalik) en évangélisant. Il resta trois ans dans la capitale de l'empire mongole puis, franchissant la Grande Muraille, il se rendit en Asie centrale. Il serait ensuite allé jusqu'à Lhassa, à une date non précisée qui devrait se situer vers le milieu des années 1320. Mais l'information est sujette à caution. Il peint les Tibétains comme des nomades vivant sous des tentes dans les vallées de hautes montagnes. Il observe que les murailles de Lhassa sont de couleur blanche et noire ce qui amène Huc à penser qu'elles étaient en cornes de boeuf (blanches) et de bélier (noires) comme il en existait encore au 19ème siècle, lors de son séjour dans cette ville. Odéric aurait vu de nombreux missionnaires catholiques dans la capitale du Tibet (ce qui paraît peu vraisemblable). Il serait ensuite revenu en Europe, après avoir franchi l'Himalaya, via les Indes et la Perse et serait arrivé à Pise en 1330.

    1320: Le pouvoir mongol déclinant commence à se désintéresser des Sakyapas. Le ministère des Affaires religieuses de Pékin va être supprimé.

    1322: Changchoub Gyeltsen (1302-1364 ou 1373), de la famille Phagmodrou, est nommé tripeun. Ce Kagyupa militarise la région sous son contrôle. Il aura plusieurs fois maille à partir avec les Sakyapas. Il sera leur prisonnier, et sera même torturé, mais finira toujours par s'en sortir et reprendre la lutte.

    Mort de Detchen Zangpo Pal. La zizanie ne va pas tarder à éclater parmi ses fils. La succession, chez les Sakyapas, est héréditaire.

    1332: Le 3ème Karmapa se rend à Pékin à l’invitation de l’empereur de Chine.

    1347: Le pouvoir des Sakyapas est réparti entre quatre maisons rivales.

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    L'ère Phagmodrou

    Des troubles successoraux affaiblissent le pouvoir des Sakyapas. Une autre famille religieuse, la famille Phagmodrou, en profite pour s'emparer du pouvoir. Le fondateur de cette nouvelle dynastie rêve de restaurer l'ancienne puissance du Tibet. Le moment est d'autant plus favorable que les Mongols cèdent la place au Ming à la tête de l'empire de Chine et que ces derniers n'ont pas la capacité d'imposer leur loi sur le toit du monde. L'Ü et le Tsang commencent à s'opposer.

    1348: Changchoub Gyeltsen entreprend une guerre de conquête. Il tente d'unifier le Tibet et de le doter d'un gouvernement central fort.

    1358: Le hiérarque de la lignée sakyapa est assassiné par son ministre Wangtseun. Changchoub Gyeltsen saute sur l’occasion, s’empare de Sakya et exécute Wangtseun. Les Sakyapas sont évincés du pouvoir. Sakya cède son rôle de capitale à Neoudong Tse, une ville fortifiée des Phagmodrou.

    Une nouvelle organisation administrative, de type féodal, est instituée. La société est divisée en castes. La première est celle du souverain et des tulkou (réincarnations). La dernière est celle des croque-morts et des orfèvres. Ces derniers, malgré l’admiration que l’on porte à leur art, sont mal considérés car l’extraction du minerai est considérée comme une profanation. Le code pénal module les peines en fonction des castes. La peine de mort est rarement appliquée. On lui préfère la mutilation qui offre l’occasion au délinquant de se racheter. Par ailleurs, la souffrance qui lui est infligée lui laisse espérer une réincarnation moins pénible. Ce code, qui peut paraître barbare, est pourtant un grand progrès par rapport aux pratiques de la période qui vient de s’écouler. Au cours de cette période, les anciennes lois étant tombées en désuétude, on punissait à tort et à travers. En application d'une pratique mongole, les suspects étaient punis sans aucune instruction de leur procès! Sous les Phagmodrou, tout s'améliore. Les routes deviennent si sûres, que, selon un dicton, une vieille femme peut traverser le pays avec un sac d'or sur le dos sans éprouver aucune crainte. Le nouveau maître du Tibet, qui est un religieux comme les Sakyapas, institue des cérémonies d'État et crée des titres officiels inspirés de l'époque impériale. Il poursuit une politique d’aménagement en favorisant la construction de routes et la plantation d’arbres.

    Le 4ème Karmapa est reçu à Pékin par l’empereur de Chine.

    1361 et 1363: Nouvelles visites à Pékin du 4ème Karmapa. La Chine est en train de rechercher une nouvelle alliance; elle favorise le développement de l'école karmapa à l'est du Tibet. Mais la dynastie des Yuan va bientôt disparaître.

    1368: L’empire mongol a cédé la place à l’empire ming. La tutelle de la Chine sur le Tibet, qui s’est effritée au cours des dernières années, disparaît totalement. Les Ming n’auront plus qu’une influence purement nominale sur les hauts plateaux; leur autorité se borne pratiquement à la confirmation des diplômes et des titres. Mais, cela ne signifie évidemment pas qu’ils ont abandonné tout espoir d’y reprendre pied de manière plus concrète. Enfin, la coutume d’échange annuel de cadeaux entre le souverain du Tibet et l’empereur de Chine se poursuit. Elle perdurera jusqu’à la révolution de 1911.

    1385: Naissance de Thangton Gyalpo (1385-1509), inventeur de l'opéra tibétain. Il fut également constructeur de ponts et philosophe. Les représentations de l’opéra tibétain se donnent en plein air sur une scène circulaire. Narrations, chants et danses s’y succèdent. La pensée bouddhiste et les légendes populaires y sont mêlées à des épisodes tragiques ou burlesques.

    1391: Naissance du 1er Dalaï lama, Guedun Droup (1391-1474 ou 1475), à l'ouest du Tibet. Mais le titre de Dalaï lama n'existe pas encore.

    Vers la fin du 14ème siècle, le fils du roi du Mi-nyag, quitte le palais de son père pour se trouver un maître spirituel. Il se rend à Tsurphu où le 5ème Karmapa devient son gourou. Après dix ans de retraite, dans des conditions d'extrême austérité, son maître lui enjoint de fonder un monastère pour y enseigner la bonne doctrine. Trung-mase Rinpoche trouve un endroit convenable dans la vallée de Yöshung, au Kham, où il construit une hutte de roseau, embryon du futur établissement monastique, qu'il nommera Surman, c'est-à-dire "avec de nombreux coins", en raison de la forme biscornue de sa cabane. Conformément à la pratique de l'école, le nouveau lama et ses disciples se déplaceront souvent.

    1405: Le réformateur bönpo Sherab Gyaltsen fonde le monastère de Menri au Tibet central.

    1407: Le 5ème Karmapa est reçu avec faste à Pékin. Il lui est fait cadeau d’une coiffe noire qui deviendra le symbole de l’école. Cette coiffe est la réplique visible de celle qui fut offerte au 1er Karmapa par les dakinis. Tissée avec les chevelures de ces divinités, elle ne pouvait jusqu'alors être vue que par des personnes ayant atteint un niveau élevé de réalisation spirituelle.

    La Chine rêve de recouvrer la tutelle du Tibet en s’appuyant sur les Karmapas. L'empereur s'apprêtait même à envahir le pays pour imposer la suprématie religieuse de ses nouveaux amis. Heureusement, son hôte l'en dissuade. Le pouvoir de Pékin continue de reconnaître l’autorité des Phagmodrou sur les régions qu’ils contrôlent.

    1409: Les préfets tibétains sont nommés personnages officiels de l’empire de Chine. Pékin leur octroie des sceaux confirmant leur statut. Mais cette démarche reste purement symbolique.

    Fondation du monastère de Riwo Ganden par Tsongkhapa (1357-1419) qui entreprend une réforme religieuse et fonde l'école des Gelugpas. La réforme est motivée par le relâchement des moeurs des moines que l'enrichissement a dépravés (voir les textes de Drukpa Kunley); des interprétations fantaisistes du tantrisme avaient conduit des moines à devenir non seulement guerriers mais également brigands; certains se seraient même livrés à des sacrifices humains en exécutant à la lettre des rites qui doivent être interprétés dans un sens symbolique; ils prétendaient ainsi surmonter la dualité entre le bien et le mal! La réforme vise donc à restaurer la pureté religieuse primitive. On donne aux adeptes de la nouvelle école le surnom de Vertueux. Ces derniers auront un temps la réputation de rester à l'écart des luttes politiques; cela ne durera pas, au contraire, la nouvelle école se trouvera, sans que son fondateur l'ait voulu, au centre des conflits pour le pouvoir. Le problème de la succession des chefs monastiques de l'école est réglé par l'affirmation de la réincarnation du lama (tulkou). La réincarnation du supérieur, on l’a vu, était déjà admise par les Kagyupas.

    D'après le père Huc, Tsongkhapa aurait reçu l'enseignement d'un lama au long nez venu d'Occident, c'est-à-dire d'un missionnaire catholique européen. Il note les analogies qu'il croit déceler entre le rituel du bouddhisme tibétain et celui de la religion romaine. De là à penser que la réforme qui a présidé à la naissance de l'école des Gelugpas est d'inspiration chrétienne, il n'y a qu'un pas! Et, s'il faut en croire Markham, Tsongkhapa serait une réincarnation d'Amithaba, ce qui en ferait un précurseur du Panchen lama.

    Après Ganden, deux autres monastères gelugpas sont construits: Drepung en 1416 et Sera en 1419. Les trois monastères vont concentrer la puissance gelupga. Une période de discordes commence entre l'école non réformée des Nyingmapas (coiffes rouges), alliée aux seigneurs locaux, et celle des Gelugpas, protégée par les Mongols. Cette dernière école bénéficie d'un autre avantage par rapport à ses rivales: elle est centralisée alors que les autres accordent une large autonomie à leurs monastères. Tsongkhapa redonne du lustre à Lhassa avec le grand festival du Monlam Chenmo au cours duquel les moines des trois grands monastères du Tibet se réunissent au Jokhang. Avant l'instauration du Monlam, l'anarchie régnait dans Lhassa lors du nouvel an; tout y était permis à tout le monde. L'institution d'un bouc émissaire, permet de se décharger symboliquement des tensions internes à la société tibétaine; la face peinte d'un côté en noir, de l'autre en blanc, le torse nu décoré d'entrailles d'animaux, le bouc émissaire monte un cheval blanc; on le couvre d'avanies, on lui jette des pierres et, s'il meurt, c'est bon signe!

    1415: Avant de mourir, le 5ème Karmapa aurait prophétisé la réalisation d'événements terribles entre sa 16ème et sa 17ème réincarnation: l'empereur de Chine déposé, le Tibet envahi, le bouddhisme persécuté...

    1419: Mort de Tsongkhapa.

    1420: Mariage d’un fils du souverain phagmodrou, Sangye Gyaltsen, avec une fille du clan des Rinpoung, des seigneurs locaux.

    1432: Mort du souverain phagmodrou. Une querelle divise ses successeurs potentiels. Sangye Gyaltsen l’emporte sur les autres prétendants.

    1433: Chute de Sangye Gyaltsen. Le fils qu’il a eu avec son épouse Rinpoung, Dragpa Djoungne, lui succède, grâce à l’aide de sa famille maternelle.

    1435: Un Rinpoung, Norbou Zangpo, pourtant ministre, commence à s’émanciper des Phagmodrou. Il devient le maître du Tsang et installe sa capitale à Shigatse. Laïc, il gagne le soutien spirituel des Karmapas. La lutte entre Gelugpas et Karmapas va se dérouler sur le fond d'une opposition entre deux régions du Tibet: l'Ü et le Tsang, qui resteront longtemps antagonistes.

    1444: Ephémère retour au pouvoir de Sangye Gyaltsen.

    1445: Kunga Legpa, marié à une Rinpoung, devient le souverain de Neoudong Tse. Les Rinpoung sont de plus en plus influents. Le pouvoir des Phagmodrou va désormais se cantonner au Ü où ils favorisent les Gelugpas.

    1447: Construction du monastère de Tashilhumpo (Shigatse) par Guedun Droup, neveu de Tsongkhapa, qui sera considéré comme le premier Dalaï Lama par les Gelugpas. Cette construction est une provocation pour les Rinpoung et leurs alliés Karmapas dans la mesure où il se situe dans un lieu sous leur influence; ils répliquent en érigeant une forteresse à Shigatse.

    Des prisons sont créées dans les monastères pour punir les moines qui s'écartent du droit chemin en leur infligeant des châtiments rigoureux: ablation d'une main, privation de nourriture, peine du fouet et la mort pour ceux qui rompraient leur voeu de célibat. Ces mesures sévères sont bien accueillies par la population.
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    Drukpa Kunley

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    1455: Naissance de Drukpa Kunley (1455-1570). Ce fou divin est l'un des plus célèbres adeptes de la "démente sagesse" des régions himalayennes.

    Selon un de ses biographes, qui lui fut contemporain, Drukpa Kunley était la réincarnation d'un poète mystique Saraha. Enfant précoce, on prétend qu'il se souvenait parfaitement de ses vies antérieures. On le représente souvent portant un arc et des flèches comme témoignage de sa perspicacité et de son pouvoir pour détruire les dix ennemis des dix directions. Il est accompagné d'un chien pour chasser l'habitude de la pensée duale. Ses longs cheveux sont noués derrière sa tête. A ses oreilles pendent de grands anneaux ronds. Son torse est couvert d'un gilet et le bas de son corps d'une jupe de coton.

    Drukpa Kunley entra dans les ordres, déçu par la vie, après le meurtre de son père, par un de ses oncles, au cours d'une querelle familiale. Son nom de Drukpa indique à quelle école particulière de coiffes rouges il appartenait et auprès de qui il fut éduqué. Vers l'âge de 20 ans, il quitta la vie monastique et abandonna les pratiques religieuses pour adopter la vie de mendiant et devenir un maître dans les arts, aussi bien mondains que spirituels, la magie, la divination et la lévitation. Il expliqua dans ses écrits les motivations de cette décision. "Lorsque l'on est incapable de méditer spontanément, que peut-on attendre d'un effort violent de la pensée? Si une perspective lumineuse n'est pas ouverte par sa propre intuition, que peut rapporter une quête systématique? Vêtu d'habits grossiers et inconfortables, quel bonheur espère gagner l'ascète en souffrant un froid d'enfer dans sa vie? Amasser des connaissances tout en ignorant la méditation sur la nature de l'esprit, n'est-ce pas se laisser mourir de faim alors que le garde-manger est plein?"

    Drukpa Kunley utilisa le chant et la danse, l'alcool et le sexe, comme des voies de perfectionnement. Il passait la plus grande partie de son temps à boire et à chanter avec des jeunes femmes et à déflorer des vierges. Il aurait connu plus de cinq mille femmes et aurait éparpillé ses enfants sur les hauts plateaux du Tibet et du Bouthan. Chemin faisant, il dénonçait l'hypocrisie, la suffisance, l'individualisme, la soif des biens terrestres de ses contemporains, religieux ou profanes, leurs vices cachés, afin de les amener à suivre une vie honnête dédiée aux choses de l'esprit. Lorsque on lui demandait: "D'où viens-tu et vas-tu?", il répondait: "Je viens de derrière et je vais droit devant!" Les abbés le chassaient des monastères. Un jour il fut mis à la porte d'un temple où il avait amené un âne portant une robe de moine pour braire à sa place au moment de l'office! Un autre jour, de faux dévots et des moines véreux, qui le recevaient, lui demandèrent, pour le mettre à l'épreuve, d'accomplir devant eux un miracle car ils n'en avaient jamais vus. Voici ce qui se produisit. Ils lui servirent une tête de chèvre et une carcasse de boeuf qu’il mangea de grand appétit. Quand il eut fini, il plaça la tête de chèvre sur le squelette sans tête du boeuf. "Tu n’as pas de chair sur les os, dit-il à l’animal. Va sur la montagne et broute !" Il claqua des doigts et la bête se releva et s’enfuit dans la vallée à la stupéfaction générale. Cette espèce animale, à tête de chèvre et corps de boeuf, est encore observée dans la vallée aujourd’hui: c'est le yack sauvage. Drukpa Kunley, amateur de viande, ne manquait jamais de rappeler à l'existence, à partir de leur squelette, les animaux dont il venait de se repaître!
     
    Il enseignait que la réalité transcendantale (nirvana) et le monde des phénomènes (samsara) apparaissent comme étant de même essence dès lors que l'on abandonne préjugés et idées préconçues. "Ce mendiant indigent n'éprouve que dégoût pour le désir. En laissant parler sans frein son esprit, il montre que la vertu l'habite. Ne travaillant jamais, laissant la réalité en plan, tout ce qui lui arrive est le Chemin de la Réalisation." Il tournait en ridicule le monde établi et se moquait de la morale conventionnelle: "Dans le Centre religieux du Saint Lhassa, l'encens monte et les lampes à beurre brûlent jour et nuit, devant notre mère unique, la glorieuse déesse. Et moi, je t'offre mon pénis, accepte-le, déesse, et sois compatissante."

    Drukpa Kunley employait un langage direct et cru, volontairement provocant, qui fait, tour à tour, penser à Villon et à Rabelais. Il fixait ainsi l'attention de ses interlocuteurs. De retour dans le village qui le vit naître, il proposa à sa mère de coucher avec lui et divulgua le fait sur la place publique. Cette énergique médication psychologique exerça un effet salutaire sur la vieille femme qui vécut jusqu'à cent trente ans! Les références constantes à l'érotisme du moine vagabond sont imprégnées de tantrisme. Cette école de pensée recourt à la sexualité pour approfondir la conscience de l'expérience physico-spirituelle de l'union des contraires. Les émotions et le désir ne sont pas éliminés mais surmontés, en quelque sorte purifiés, et, de la sorte, on se rend du sexe à l'esprit. L'excès est considéré comme un bien dès lors qu'il vise un but élevé. La verge du yogi est un flamboyant éclair de sagesse qui pourfend les démons. En déflorant une vierge, on pénètre jusqu'au secret de la vie. Le désir et les relations sexuelles libèrent les êtres de l'attachement au monde illusoire et réveillent la nature de bouddha qui sommeille en eux. Le fou divin, complètement libéré de toute inhibition, présente à celui qui l'écoute un miroir dans lequel ce dernier, non sans stupeur, découvre ce qui est profondément enseveli au plus profond de lui.

    Au cours de ses voyages, Drukpa Kunley entendit parler d'une jeune fille admirablement belle, nommée Sumchock, dont la description faisait penser à une dakini. Il se mit en devoir de la rencontrer. Quand il l'eut trouvée, celle-ci reconnut son visiteur que la renommée avait précédé. Drukpa Kunley et Sumchock se mirent à échanger des propos en chantant à travers la fenêtre ouverte de la maison où la jeune fille servait du thé à son maître. Elle éloigna ce dernier en lui faisant croire que des chasseurs avaient tué une bête dans la montagne et que, en se hâtant, il pourrait en avoir sa part. Dès qu'il fut parti, elle fit entrer le moine errant et lui demanda de la tirer du samsara dont elle était prisonnière, s'il était un véritable lama. Comme elle proposait du thé à son invité, "il la prit par la main, l'amena jusqu'au lit de son maître, l'y étendit, souleva sa jupe et regarda fixement son mandala inférieur. Puis, il ajusta son organe viril au lotus du mandala, entre la chair blanche, aussi lisse que de la crème de yack des cuisses. Leur rapport ainsi étroitement établi, l'acte d'union s'accomplit et il lui donna plus de plaisir et de satisfaction qu'elle n'en avait jamais éprouvés." Ensuite, ils se régalèrent. Ils burent du thé et du chang (bière d'orge), mangèrent de la viande et la jeune femme s'exclama qu'elle avait obtenu tout ce que son coeur désirait. Drukpa Kunley s'apprêta alors à prendre congé. Sa nouvelle amie désirait ardemment le suivre. Elle lui promit en tout obéissance. Alors, le fou divin l'emmena dans une caverne où il l'enferma pour y méditer et prier en pensant à lui. Et c'est ainsi que Sumchock gagna son corps de lumière à l'aube du quatrième jour!

    Drukpa Kunley excellait à mettre ses contemporains en contradiction avec eux-mêmes. En prenant leurs engagements au pied de la lettre, il savait les amener là où il souhaitait qu'ils aillent. Dans les textes qu'il a laissés, il décrit le Tibet et le Bouthan de son époque, dans une langue drue et savoureuse, avec énormément de pénétration et de sens social. Ses histoires ont été reprises jusqu'à nos jours par les conteurs populaires comme par les professeurs d'université. Il est le saint patron du Bouthan où, dit-on, les phallus sont des objets de décoration courants au caractère souvent sacré. (Des textes de Drukpa Kunley sont ici ).

    1474: Mort du 1er Dalaï lama, au monastère de Tashilumpo (Shigatse).

    1475: Naissance du 2ème Dalaï lama, à l'ouest du Tibet. Il ne porte toujours pas le titre.

    1480: Les Karmapas construisent un monastère à proximité de Lhassa. Plusieurs centaines de moines gelugpas, qui s'estiment offensés, y mettent le feu et le détruisent. Le 7ème Karmapa échappe de justesse à la mort. Une armée des Rinpoung, accompagnée de moines belliqueux, encouragés par le Sharmapa, envahit le Ü pour venger l’affront, malgré les appels au calme du Karmapa.

    1481: Kunga Legpa est détrôné. Échec d'une attaque de Lhassa par les troupes du Tsang.

     

     



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    L'ère laïque (Karmapas)

    Les Rinpoung, des seigneurs laïcs, alliés à la famille Phagmodrou, supplantent celle-ci. Leur pouvoir sera de courte durée. Ils cèdent bientôt la place à un de leurs administrateurs qui crée un royaume laïc au Tsang, avec Shigatse pour capitale. Les Rinpoung et le roi du Tsang s'appuient sur les Karmapas. Le maître de Shigatse s'efforce de réduire l'influence de la puissante école des Gelugpas que Tsongkhapa vient de créer. Mais un prince mongol, Altan khan, se convertit au bouddhisme et soutient la cause des Gelugpas. Au même moment, des missionnaires jésuites arrivent à l'ouest du pays pour ramener à la vraie foi les habitants qu'ils prennent pour des chrétiens dont la religion s'est pervertie. Ils vont se trouver mêlés aux luttes pour le pouvoir qui déchirent le Pays des Neiges. Les Mongols triomphent. Le roi de Shigatse est tué. Le 5ème Dalaï lama, un Gelugpa, est investi du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Mais le chef des Mongols se proclame roi du Tibet.

    1491(ou 1488): Gyantse tombe aux mains des Rinpoung. Un des leurs devient régent de Neoundong Tse. La tentative de restauration impériale des Phagmodrou vient d’échouer.

    1498: Les Rinpoung s’emparent de Lhassa. Le festival du Monlam Chenmo est interdit.

    Les Rinpoung investissent le 4ème Sharmapa de l’autorité spirituelle sur le Tibet.

    Vers la fin du 15ème siècle, rédaction des Annales bleues. On y rapporte que des textes sacrés sont tombés tout écrits du ciel.

    1503: La construction d’un monastère karmapa est entreprise à Lhassa.

    1506: Mort du 7ème Karmapa. Il s’était opposé en vain aux violences. Le Sharmapa pense que l’heure est venue de réaliser ses ambitions. Selon un régent de cette époque : «Accumuler autant que possible était considéré comme le nectar des nectars.» En écho, voici la pensée d’un mystique: «Quel est l’esprit malin qui dévore les autres même s’il n’a pas faim? Le dirigeant qui abuse de ses sujets et qui les regarde comme du fourrage.»

    1517: L’hostilité contre les Rinpoung, d’abord sourde, enfle d’autant plus qu’ils se divisent. L’anarchie règne. «Trente hommes, trente avis, trente bœufs, soixante cornes» proclame un proverbe. Lhassa échappe à leur contrôle. Le festival du Monlam Chenmo pourra avoir lieu à nouveau. Les Rinpoung entraînent le Sharmapa dans leur chute.
     
    1526: Fondation de l'empire moghol. L'islam domine les Indes. Le Tibet devient le refuge du bouddhisme. La plupart des empereurs moghols se montreront tolérants et, sauf exception, n'imposeront pas l'islam comme religion unique. Ils faciliteront même les missions chrétiennes qui rêvent pourtant secrètement de les évincer. Pour ce qui concerne le bouddhisme, celui-ci n’est plus dangereux; il a été sérieusement mis à mal par les premières invasions musulmanes trois siècles plus tôt. Beaucoup de textes anciens auraient été perdus s’ils n’avaient pas trouvé refuge au Tibet, en sanskrit ou en tibétain. Certains ne seront redécouverts qu’au 20ème siècle. Le Tibet est devenu le sanctuaire d’un bouddhisme réformé pour résister à l’islam.

    1532: Tentative de conquête musulmane du Tibet depuis l'Inde. Cette tentative tourne court. Après s'être emparé de l'ouest du plateau tibétain, les troupes musulmanes préférèrent se diriger vers le Cachemire.

    1537: Le 8ème Karmapa s'allie aux Digung et au gouverneur du Tsang pour détruire les Gelugpas et les princes de Galdan, leurs protecteurs.

    1542: Mort du 2ème Dalaï lama, au monastère de Drepung (Lhassa).

    1543: Naissance du 3ème Dalaï Lama, Seunam Gyamtso, à Tulong Sarhong.

    1546: Destruction par les Rinpoung du monastère de Gounthang des Tselpa-Kagyupas qui s’étaient alliés aux Gelugpas. Les moines de Drepung (Gelugpas) attaquent les camps militaires des Karmapas; le hiérarque gelugpa apprécie d'autant plus ce geste que ses protecteurs royaux, les Phagmodrou, sont alors divisés en deux branches hostiles.

    Un général moghol, Mizra Haidar, décrit le Tibet, le bouddhisme, l'Himalaya et la traversée du Karakorum dans "Tarikh i Rashidi".

    1547: Destruction par les Rinpoung du grand temple des Taloung-Kagyupas, également alliés aux Gelugpas. Les appels à la non violence du 8ème Karmapa restent sans effet.

    1550: Nouvelle expansion mongole. Altan khan (1543-1585), chef des Tümet, menace Pékin.

    1565: Tsetsen Dordje, un administrateur des Rinpoung, les remplace, à la suite d'un complot. Il avait obtenu de ses maîtres l'autorisation de collecter des aiguilles ("khab" en tibétain). Il a remplacé sur l'autorisation le mot aiguille par le mot armure ("khrab" en tibétain). Grâce à ce subterfuge, il a réussi à former une armée et à s'emparer du pouvoir! Avec le soutien des Mongols, il fonde la dynastie laïque du Tsang. Son gouvernement siège à Shigatse.

    1576: Altan khan, petit-fils de Dayan khan (le Grand Yuan), prince des Tümet, qui vient de razzier la Chine, se convertit au bouddhisme. Depuis qu'ils ont été refoulés sur leurs steppes, à la suite de la perte de l'empire de Chine, les Mongols vivent dans la nostalgie de leur puissance passée et de la civilisation perdue; mais, aucun de leurs chefs ne parvient à s'imposer durablement aux différents clans. Malgré ses dissensions internes, le Tibet conserve son rayonnement spirituel. Ses mystiques sont parés de toutes les vertus et dotés de tous les pouvoirs. Ils font jaillir l'eau ou l'or des rochers en y mettant leurs mains; ils boivent du métal en fusion; les dieux locaux sont impuissants contre eux… En se convertissant au bouddhisme tibétain, Altan "civilise" son peuple guerrier et pense probablement en retirer un surcroît de puissance politique vis-à-vis des autres chefs mongols.  

    1578: Seunam Gyamtso, troisième incarnation de Guedun Droup, visite la Mongolie. Il est reçu avec faste dans la capitale d'Altan khan. Ce dernier lui donne le titre de Dalaï lama (Océan de Sagesse, comme Gengis khan avait été Chef Océan). Seunam Gyamtso et ses deux prédécesseurs sont reconnus comme les trois premiers Dalaï lamas. Altan, quant à lui, est reconnu par son visiteur comme la réincarnation de Koubilaï khan. Cette double reconnaissance renforce évidemment le poids du Mongol et du Tibétain face à leurs compétiteurs; la relation chapelain-protecteur est réaffirmée au bénéfice des deux parties dans un environnement instable.

    1582: Un jésuite italien, Rodolfo Acquaviva, établi en Inde du nord, envoie en Europe des informations sur une nation inconnue appelée Bottan (on pense au Boutan mais aussi au Tibet; Bhotanta pourrait être un autre nom du Tibet).

    1588: Mort de Seunam Gyamtso, en Mongolie, alors qu’il est sur le chemin du retour au Tibet.

    1589: Naissance de l'arrière-petit-fils d'Altan khan, en Mongolie. Il est reconnu comme 4ème Dalaï lama, de préférence à un autre candidat d'origine tibétaine. Les parents refusent d'abord cet honneur, puis finissent par accepter.

    1590: Un compagnon d’Acquaviva, Antoni Montserrat, décrit par ouï dire les croyances et coutumes des Boths (les Tibétains).

    1597: Un autre jésuite, le père Jeronimo Javier, neveu de François Xavier, compagnon des précédents, recueille des informations sur le Tebet (sic) au cours d’un voyage au Cachemire. 

    1601: Le nouveau Dalaï lama, Yeunten Gyamtso, entre au Tibet protégé par une escorte mongole. Il s’installe au monastère de Drepung. Les Gelugpas espèrent ainsi faire pièce à la montée en puissance du roi du Tsang allié aux Karmapas.

    Au début du 17ème siècle, pour freiner l’expansion islamique, le Ladakh fait appel aux Droukpa-Kaguypas.

    1603-1604: Parti à la recherche du Cathay, un autre mythe du Moyen-Âge, Bento de Gois rencontre, au Turkestan chinois (Sinkiang ou Xinjiang), un prince tibétain, le roi du Ladakh, prisonnier des musulmans. De la conversation en persan qu’il noue avec lui, il conclut que les Tibétains sont chrétiens. Quelques temps avant, un marchand portugais, Diogo de Almeida, de retour du Ladakh, avait fourni les mêmes informations à l’évêque de Goa. Le mythe du royaume du prêtre Jean va trouver un second souffle. Les missionnaires portugais, qui vont bientôt se lancer à l’assaut des montagnes, iront avant tout chercher, sur l’autre versant, des chrétiens qu’il faut tirer des griffes du diable. 

    1605: Les proches du Dalaï lama estimant que ce dernier a été insulté par un poème du 6ème Sharmapa, les Mongols attaquent les terres de ce dernier. Les troupes du roi du Tsang, allié des Karmapas, ripostent et conquièrent une partie du Ü.

    1616(ou 1617): Mort du 4ème Dalaï lama, au monastère de Drepung (Lhassa). Son autorité, réduite par l’expansion du Tsang, ne dépassait guère les limites de son domaine monastique. De plus, il n'était qu'une marionnette entre les mains de son entourage. Coupé du monde, il n'a pratiquement joué aucun rôle dans la difficile partie qui se joue au Tibet entre le monarque de Shigatse et les Gelugpas de Lhassa.

    A la mort du dignitaire suprême des Droukpa-Kagyupas, deux tulkou sont reconnus. Le premier succède au hiérarque. Le second, devient le chef spirituel et temporel du Bouthan. Cette lignée, riche et puissante, suscite des convoitises. Le roi du Tsang prend le parti du premier tulkou et attaque le Bouthan. Ce royaume, vaincu, devient tributaire du Tsang.

    1617: Naissance de Ngawang Lobsang Gyamtso (1617-1682), au sud du Tibet. Il deviendra le 5ème Dalaï lama.

    Le roi du Tsang occupe la vallée de Lhassa et détruit Drepung et Sera. Des milliers de moines gelugpas, qui ont pris les armes pour défendre la ville sainte, perdent la vie dans le conflit. La colline de Drepung aurait été couverte de corps de moines morts. Des monastères gelugpas sont convertis en monastères karmapas. La recherche du tulkou du Dalaï lama est interdite. Elle sera menée à bien clandestinement. Le 5ème Dalaï lama sera reconnu secrètement et restera longtemps caché.

    L'enfant désigné comme la réincarnation du Dalaï lama aurait été en compétition pour ce choix avec un autre enfant issu d'une famille aristocratique: Drakpa Gyeltsen. Ce dernier aurait été reconnu comme la réincarnation d'un érudit maître du 3ème Dalaï lama. Les deux enfants vécurent un temps au monastère de Drepung et ils ne tardèrent pas à s'opposer. Drakpa Gyeltsen devait en effet devenir un savant réputé et un rhétoricien talentueux. Après être sorti vainqueur d'un débat avec le Dalaï lama, on le retrouva mort. Certains penchèrent pour la thèse de l'assassinat. D'autres soutinrent qu'il s'était suicidé. Fatigué des ennuis que lui causait sa rivalité avec le Dalaï lama il se serait étouffé en s'enfonçant dans la gorge une écharpe de cérémonie. Quoi qu'il en soit, des événements étranges se produisent. Le Tibet traverse une période difficile de famines et de tremblements de terre. Une force mystérieuse retourne les plats du Dalaï lama lorsqu'on lui sert ses repas. On fait appel à des lamas et à des magiciens qui tentent d'apaiser l'esprit du défunt en lui proposant de placer les Gelugpas sous sa protection. L'esprit accepte et des rites sont élaborés pour implorer son secours chaque fois que ce sera nécessaire. La demeure de Shugden, c'est le nom donné à cet esprit, est propre à inspirer l'effroi: le mobilier est essentiellement composé de cadavres d'hommes et d'animaux; des peaux humaines y font l'office de rideaux. Le culte rendu à Shugden requiert l'utilisation de lampes à graisse humaine dont la mèche est en cheveux humains.

    Les Karma-Kagyupas décident la construction d’un monastère au-dessus de celui de Tashilumpo (gelugpa). Ils en profitent pour faire rouler des pierres sur ce dernier. Quelques moines sont blessés et tués.

    1619: Sous prétexte de pèlerinage, des Mongols se rendent à Lhassa.

    1620: Les pèlerins mongols, avec le soutien des moines, fomentent des troubles contre le roi du Tsang à Lhassa.

    Les possessions du Tsang ont été dotées d’un nouveau système judiciaire.
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    Tsaparang vers 1940 Le père Andrade

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    1624: Deux jésuites, le père Andrade et le père Marques, partent d’Agra, déguisés en musulmans, avec le dessein de se rendre au Tibet, sans l’accord de leurs supérieurs de Goa. Ils pensent y retrouver des chrétiens. Des marchands musulmans leur ont en effet décrit la grande similitude qui existe entre les temples tibétains et les églises catholiques. Le père Andrade a appris le persan et c’est dans cette langue que les échanges avec les autochtones vont s’effectuer.

    Le voyage n’est pas une partie de plaisir. La charité chrétienne pousse le père Andrade à souhaiter aux brahmanes qu’il rencontre d’être traînés par les cheveux et molestés par la garde musulmane du Grand Mogol. Leurs figures, qui ressemblent à celle du diable, ne lui reviennent pas! Les deux hommes passent par le territoire du prince de Srinagar. Dans un village, celui-ci veut les arrêter. Marques, malade, reste sur place et Andrade continue. Le voyage est de plus en plus pénible. La neige est abondante et le froid intense. Les pieds et les mains du jésuite et de ses compagnons gèlent. Ils deviennent aveugles. Notre aventurier de la foi vérifie ainsi l’utilité des oeillères dont sont équipés d’autres voyageurs. Il leur faut revenir vers le village, si imprudemment quitté, alors que le plateau du Tibet est à leurs pieds.  

    Mais un miracle se produit. Le roi de Tsaparang, au Guge (Tibet occidental), prévenu de leur tentative, a donné l’ordre de leur venir en aide. Ils repartent donc vers les sommets.

    Ils sont favorablement accueillis par le monarque et son épouse à qui ils distribuent des images pieuses. Le père Andrade croit reconnaître, dans le culte tibétain, plusieurs éléments du christianisme: la confession, la croix, la vierge et la sainte trinité. Les adeptes de ce culte joignent les mains comme on le fait pour prier. Tout cela résulte évidemment d’une interprétation erronée: un double diamant-foudre est pris pour une croix; une tara pour la vierge Marie; les trois joyaux, Bouddha, son enseignement et la communauté spirituelle (Shanga), sont assimilés à la sainte trinité! Comme les jésuites doivent repartir, le roi fait promettre au père Andrade de revenir. Le jésuite accepte à condition d’être autorisé à construire une église et à prêcher librement la vraie religion. Dans le traité qu’il signe avec le roi, il est écrit qu’il ne sera jamais exigé des missionnaires de se livrer au commerce. Cette clause mérite d’être soulignée. Elle s’adresse en fait par avance aux détracteurs des missionnaires. Le père sait très bien que, sans commerce, il lui sera impossible de survivre dans un pays où l’argent est inconnu et où il ne faut rien attendre des aumônes, tant qu'une proportion suffisante de la population n'aura pas été convertie.
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    Tara blanche ou Vierge Marie? Double diamant-foudre ou croix?

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    Pendant le voyage de retour, une guerre éclate entre des roitelets tibétains et le Guge. Le prince de Srinagar attaque lui aussi Tsaparang. Tous les ennemis du roi sont piteusement défaits car les Tibétains, pieux, accueillants et sales, sont aussi de redoutables guerriers. Ils détestent les musulmans, ce qui est évidemment un bon point aux yeux des missionnaires et renforce ces derniers dans l’opinion que leurs interlocuteurs doivent descendre d’anciens chrétiens.

    1625: Le père Andrade et un autre compagnon, Gonçalo de Souza, repartent pour Tsaparang, cette fois avec l’accord de leurs supérieurs. Malgré un sauf conduit du Grand Mogol et l’appui du roi du Guge, ils sont dépouillés en chemin d’une partie de leurs bagages. Ils parviennent néanmoins à destination beaucoup plus facilement que la première fois. 

    Le récit du père Andrade à ses supérieurs fourmille de détails pittoresques dont la véracité n’est pas douteuse. Les touristes peuvent encore le vérifier aujourd’hui. Le gel ou la déshydratation, celle des navets, par exemple, sont utilisés pour conserver les aliments. La description qu’il donne de trois méthodes de funérailles: l’enterrement, la mise en chorten et les funérailles célestes est exacte au détail près. Quant aux moines, ils avalent beaucoup de thé car cette boisson leur délie la langue. Ils utilisent des trompes creusées dans des tibias et disent leur chapelet avec un rosaire d’ossements humains. Ils boivent dans des crânes en forme de coupe pour garder toujours présente à l’esprit la vanité des choses terrestres. Ils disputent entre eux du dogme dans les temples.

    Dans l’image d’une déité armée piétinant un démon, le père Andrade croit reconnaître Saint-Michel. Il insiste auprès du roi pour habiter dans une maison habitée par les démons. Ceux-ci disparaissent. Le roi est convaincu que l’eau bénite chrétienne est de meilleure qualité que celle des lamas. Le Père Andrade ne s’arrête pas en si bon chemin. Chaque fois qu’il en a l’occasion, il démontre au roi la fausseté des pratiques religieuses tibétaines. Qu’il s’agisse de prédire l’avenir, de guérir des malades, tout y passe et son interlocuteur reconnaît qu’il a raison.

    L’intimité du roi et du père Andrade s’accroît. Elle est pourtant basée sur un double malentendu. Le père pense que le bouddhisme tibétain est un christianisme abâtardi qu’il convient de revivifier. Le roi prend son hôte, dont il a fait son grand lama, pour un sage venu d’ailleurs, comme il y en eut d’autres, Atisha par exemple, pour réformer la religion et fonder une nouvelle école plus favorable à ses projets.

    Les moines bouddhistes redoutent que leur monarque ne se convertisse. Ce serait une catastrophe qui leur ferait perdent tout crédit et de nombreux bénéfices. Ils dépêchent une délégation auprès de lui pour l’amener à réfléchir et au besoin pour l’effrayer. Deux lamas proches du roi, son frère et son oncle, en font partie. Le père Andrade célèbre force messes pour venir à bout de ce piège, évidemment tendu par le malin. Il débat avec les moines qu’il couvre de ridicule, à ce qu’il affirme. Le roi finit par être persuadé que le clergé bouddhiste trompe le peuple pour vivre à ses dépens. Les moines se montrant têtus, le père Andrade use d’un subterfuge en leur faisant croire que le mantra Om Mani Padme Hum, qu’ils répètent sans en connaître le sens, signifie "Seigneur, pardonnez-nous nos péchés! " D’autres formules sont ainsi traduites en langage chrétien et le père estime avoir bien travaillé pour la rédemption des âmes! 

    Les adversaires du missionnaire ont alors recours à un artifice diabolique. Ils incitent le roi à prendre une autre épouse. Ils espèrent ainsi introduire la discorde dans le ménage royal et enfoncer un coin entre Andrade et son puissant protecteur. Le monarque est séduit par l’idée. La reine se désole. Le père Andrade ramène le roi sur le droit chemin. A son tour, il met les lamas en difficulté. Le bouddhisme proscrivant la mise à mort des êtres vivants, le missionnaire portugais leur demande si leur religion n’interdit pas la guerre. Les lamas sont contraints de répondre par l’affirmative. Cette réponse n’est pas du goût du roi dont les troupes combattent sans cesse par monts et par vaux.  

    Le père Andrade donne à la cour une conférence sur l’enfer si évocatrice que tout le monde est effrayé. L’orateur, qui sait ménager ses effets, plante là son crédule auditoire pour le laisser méditer dans la crainte en espérant qu’il réclamera ensuite le réconfort du catéchisme.

    Le père brûle des reliques tibétaines. Il voit avec plaisir arriver le moment où il pourra massivement baptiser les fidèles qui se pressent déjà dans son église. Les Tibétains battent leur coulpe à coups de cailloux, non pour regretter leurs fautes, mais en signe de chagrin. Il va falloir redresser cela. Un renfort de missionnaires l’a rejoint. Ces derniers sont en bonne voie dans l’apprentissage du tibétain. La conquête religieuse des hauts plateaux semble d’autant plus facile et fructueuse que des voyageurs de l’Ü-Tsang prétendent que, chez eux, les temples sont encore plus nombreux et plus proches des églises catholiques. On y célèbrerait même le saint sacrifice de la messe et on y donnerait la communion! Un projet de mariage est dans l’air entre le fils du roi du Guge et la fille de celui de l’Ü-Tsang. La concrétisation de cette union favoriserait le développement de la mission.

    Le roi fait démolir des maisons et aménager une vaste esplanade, dans un endroit particulièrement bien choisi, pour y édifier une église. Comme un bienfait est toujours récompensé, son ennemi, le prince de Srinagar, meurt empoisonné. D’autres potentats et des militaires hostiles au Guge décèdent également. Des mauvais plaisants, qui ont molesté les missionnaires au cours de leur voyage, sont coupés en morceaux.

    Comme le pays ne possède pas de bois, il faut aller en chercher ailleurs pour construire l’église. Le roi fait alors abattre des maisons princières pour en prélever les poutres. Les moines sont profondément mortifiés. Certains d’entre eux apportent pourtant des briques sur leur dos et collaborent à la construction du nouveau sanctuaire. Le peuple est content car les missionnaires ont distribué des secours aux pauvres lors de la pose de la première pierre. A la demande du roi, une croix de bois plaqué de laiton est dressée sur la plus haute éminence afin qu’on la voit de loin. L’église sera de dimension modeste, mais le père Andrade compte mettre la main sur les monastères bouddhistes lorsque l’évangélisation sera suffisamment avancée.

    Voici comment est rendue la justice à Tsaparang. Un récidiviste est arrêté. On lui coupe le pied droit et on lui arrache un œil. S'il n’en meurt pas, au bout de deux jours, on lui coupe l’autre pied et on lui arrache l’autre œil. L’ordre est donné de lui couper les mains s’il s’obstine encore à vivre! Le père Andrade se réjouit de ces punitions expéditives qui dissuadent les pécheurs. 

    1627: Nouvelle relation du père Andrade à ses supérieurs. Avec les deux autres missionnaires qui lui ont été adjoints, il poursuit l’étude du tibétain. Lors de la semaine de festivités du premier de l’an, le fils du roi s’habille à la portugaise. Cette nouvelle mode vestimentaire soulève des protestations. Le roi offre aux missionnaires les meilleures places. Les moines font courir le bruit de la défaite de son armée. Elle est victorieuse et ramène de bonnes prises: moutons, yacks et captifs. La famille royale assiste pieusement, et en pleurant beaucoup, à la fête de la Nativité.

    Le roi méprise ostensiblement le clergé tibétain. Mais il hésite à se faire baptiser car il sent l’hostilité monter autour de lui. Il retire tous ses biens à un de ses frères, le lama, qui a pris la tête de l’opposition, et lui intime l’ordre de se retirer dans une forteresse. Le roi réduit drastiquement le nombre des moines. Il est conseillé, à ceux qui refusent de se défroquer, de se réfugier en ermites dans les montagnes. Le père Andrade pense que, devant une telle extrémité, les réfractaires accepteront de se soumettre. Espérant un retour en grâce, le lama, frère du roi, s’entremet pour rétablir la paix avec un prince ennemi. L’entreprise échoue car le roi ne veut pas entendre parler des persécutions qu’il inflige aux bouddhistes.

    Le monarque est en passe d’être brouillé avec toute sa famille et il redoute la réaction du roi de l’Ü-Tsang s’il se fait baptiser. Malgré tout, les jésuites sont confiants. Une guérison miraculeuse a été causée par une de leurs reliques et le nouveau prince de Srinagar punit de mort quiconque prétendrait exiger des missionnaires un droit de péage. Pourtant, la mission finira par échouer. Mais cette triste fin n’est pas évoquée par le père Andrade qui remplira alors d’autres fonctions; il mourra à Goa, le 6 mars 1634, s'il faut en croire le père Huc.
     
    Voici comment on peut supposer que les choses se sont passées. Le monarque du Guge accueille favorablement les jésuites portugais et leur accorde ostensiblement ses faveurs. Il compte en effet se servir de l'influence des "lamas du Seigneur des cieux d'Occident" pour faire reculer celle des moines bouddhistes qui ne cessent d'empiéter sur ses prérogatives. La mission devient donc, sans qu’elle s’en doute, un acteur des luttes politiques locales. Au moins dans un premier temps, les lamas, quant à eux, espèrent que les missionnaires catholiques amèneront le roi à renoncer à ses velléités de laïcisation. Une église est bâtie. Les bouddhistes s'en émeuvent d'autant plus que les religieux catholiques ne cachent pas leur intention d'éradiquer leur culte. Une révolte éclate. Une guerre avec le Ladakh se solde par la défaite du Guge. Le roi est détrôné (voir ci-après: 1629). 

    Pendant ce temps, deux autres pères, Cacela et Cabral, pénètrent au Bouthan et se dirigent vers le Tibet. Ils sont partis à la recherche du Cathay. Au pied de l’Himalaya, ils ont rencontré des Tibétains que tout le monde paraît redouter. On essaie de les retenir en route. Par deux fois, ils sont volés par ceux qui les accompagnent. Ils finissent par atteindre la tente d’un roi pieux et bon, doué pour les arts, et qui se réfugie parfois pour prier dans un ermitage. Le roi les accueille bien car ils lui font comprendre qu’ils viennent au nom de la religion de ses ancêtres. Les échanges s’effectuent par l’intermédiaire d’un lama de Tsaparang qui parle un peu le langage de l’Hindoustan. Mais les difficultés d’interprétation sont accrues du fait que le tibétain parlé à Tsaparang n’est pas exactement le même que celui du royaume où ils se trouvent.  

    Au bout d’un certain temps, le monarque, désorienté par leurs rites, pense qu’il s’est laissé abuser et commence à leur marquer de la froideur. Les missionnaires décident alors de partir pour Tsaparang. Le roi tente de les retenir. Ils répondent qu’ils ne resteront qu’à deux conditions: que leur présence lui fasse plaisir et qu’ils puissent convertir les âmes. Le roi leur donne des facilités pour exercer leur ministère mais refuse de se convertir pour le moment. Il redoute que l’abandon de la foi de ses ancêtres ne lui soit fatal.

    Des conversations avec le roi et les lamas, il ressort que les Tibétains n’ont jamais été chrétiens. Mais ils se moquent des païens et nomment musulmans tous les méchants. Ils placent dieu dans le ciel et croient en sa trinité. Ils parlent d’un fils né d’une vierge, Sakyamuni! Ils ont un enfer et un paradis… Tout cela n’est évidemment qu’affabulation résultant de la mauvaise traduction des pères. Ces derniers parlent également de trois paradis où les élus passent successivement pour se spiritualiser (une interprétation hardie de la réincarnation?).

    Aux questions sur le Cathay, les Tibétains répondent qu’ils n’en ont jamais entendu parler. En revanche, ils connaissent la Mongolie (Sopo) et la Chine (Guena), qui se font une guerre perpétuelle, et Shambala (Xembala), situé vers la Mongolie. Les pères se disent alors que le Shambala doit être le Cathay! Cacela se promet de laisser Cabral sur place et d’aller évangéliser Shambala. 

    Grâce, notamment, aux vertus de l’eau bénite, employée comme médicament, et aux jeunes lamas que le roi lui a confiés pour les instruire, la mission remporte quelques succès. Ceux-ci sont d’autant plus méritoires qu’elle est installée à côté d’une pagode où officie le démon! Les pères font état de l’exaltation que l’on ressent au milieu de la pauvreté et de la solitude des montagnes en découvrant la beauté du monde. Vertige des hauteurs, pureté de l’air, rareté de l’oxygène, on ne sait trop ce qui explique cette étrange atmosphère ressentie par bien des voyageurs.

    Voici quelques autres informations tirées de la correspondance avec leurs supérieurs. Les Tibétains sont blancs de peau. Mais ils sont tellement sales qu’ils paraissent bruns! Ils sont curieux et accueillants. Cependant, l’oncle d’un roi étant venu visiter leur pays, ils l’ont réduit en esclavage et attaché à la charrue. Il a fallu que son neveu les menace de la guerre pour qu’ils le libèrent. Les hommes s’épilent pour garder le visage imberbe. Seuls le roi et les lamas portent la barbe. Le roi se coupe les cheveux dès qu’un successeur lui est né. Il laisse le pouvoir à son fils assez tôt pour se recueillir dans la solitude avant la mort. Le climat est sain. Le pays est riche en céréales, en viande et en fruits. Il commerce avec ses voisins (Chine, Cachemire).

    Les missionnaires s’aperçoivent que le roi ruse et qu’il ne les retient que pour contrecarrer leurs projets. Grâce au soutien d’un lama félon, Cacela profite de l’absence du monarque pour s’en aller vers Shigatse.

    1628: Sur l’invitation du roi de Shigatse, Cabral se rend à son tour dans cette ville. Les deux missionnaires sont bien reçus par le roi. Mais des émissaires du royaume qu’ils viennent de quitter arrivent pour convaincre les lamas de chasser ces ennemis déclarés du bouddhisme. Le roi en paraît quelque peu troublé. Cabral repart bientôt pour le Bengale, via le Népal, dans le but de découvrir une liaison plus facile entre Shigatse et Goa. Cabral trouve beaucoup d’analogies entre le Tsang et le Portugal. Son jeune roi habite une forteresse superbe où il ne manque que des canons. Il est propre, ce qui mérite d’être souligné. Il n’aime pas les lamas qu’il traite de sales gens.

    1629: Cabral tente de se rendre à Tsaparang. Cacela et Dias vont à Shigatse; mort de Dias.

    Révolte des lamas au Guge. Le roi du Ladakh en profite pour attaquer le royaume. Le roi du Guge est trahi par la population de Tsaparang qui se soulève. Il se réfugie dans la citadelle. Il accepte cependant d’en sortir pour négocier. Le roi du Ladakh s’empare de lui. La plupart des chrétiens de Tsaparang sont emmenés en captivité.

    1630: Le royaume tibétain du Guge disparaît. Il est victime des dissensions internes, d'une invasion étrangère et aussi de son ensablement progressif à partir du 12ème siècle. La civilisation particulièrement brillante de ce petit État bouddhiste, fondé au 10ème siècle, laissera des traces longtemps admirées; les sables préserveront d'ailleurs les admirables fresques de ses monastères (voir ici ).

    L'empire des Ming se désagrège. Les provinces périphériques font sécession.

    1631: Francisco de Azevedo se rend d’Agra à Tsaparang en mission d’inspection pour la Compagnie de Jésus. Il insiste beaucoup sur les difficultés quasi insurmontables du voyage et les frayeurs qu’il doit surmonter. Le prince de Srinagar vient de mourir et il doit effectuer un long séjour sur place avec la crainte d’être volé car, pendant la vacance du pouvoir, le pillage est autorisé! Il assiste à l’incinération du défunt, au cours de laquelle ses soixante concubines sont précipitées dans les flammes, à coups de bâtons, parce qu’elles refusent de s’y rendre de leur plein gré.

    Il passe par la pagode de Badri où les dévôts de l’Inde viennent baiser les pieds d’un démon. Ce diable est le singe de dieu. Azevedo n’en veut pour preuve que les nombreuses cérémonies religieuses qui lui sont dédiées lesquelles miment celles du culte catholique. On nourrit Satan avec des offrandes qu’il dédaigne mais que dévorent les brahmanes. Ces derniers prétendent que leur divinité se sustente de l’odeur que dégagent les offrandes!  

    Les nouvelles du Tibet ne sont pas bonnes. Le nouveau roi du Guge n’est pas favorable aux missionnaires. Azevedo poursuit comme il peut son chemin en priant dieu de lui éviter la chute dans les précipices. Des moutons sont utilisés pour porter des charges comme le ânes en Portugal. Les gens du Pot (Pays des Neiges) ressemblent à des Chinois sauvages. La saleté de leur visage et de leur corps débute avec leur naissance et ne s’achève qu'à leur mort. Ils ne possèdent qu’un seul habit qu’ils gardent jusqu’à ce qu’il tombe en lambeaux. Ils s’épilent la barbe pour éviter qu’elle ne gèle. Ils sont cependant doux et bons. Ils ignorent la jalousie et se prêtent leurs femmes. Ils portent des colliers autour du cou et se beurrent les cheveux. On doit manger toute la nourriture qu’ils offrent ou l’emporter sous peine de paraître impoli. Ils ne connaissent pas l’usage de la monnaie. Des salines sont pourtant exploitées sur les hauts plateaux.  

    Ils détestent les musulmans. Leur religion procède du christianisme mais elle est bourrée d’erreurs! La vierge aurait enfanté à la façon d’un vitrage que traverse les rayons du soleil. Ils portent au cou des reliques, de la forme et de la grosseur d’une crotte de chèvre, faites avec les excréments d’un lama! Le roi du Ladakh, nouveau maître de Tsaparang, se lave tous les matins les mains avec l’urine de son lama! L’ancien roi, vertueux et ami des chrétiens, a été puni par dieu pour avoir différé trop longtemps son baptême et avoir vécu maritalement avec deux sœurs. Les persécutions qu’il fit subir aux moines bouddhistes peuvent également avoir exercé une influence.

    Le nouveau monarque, après avoir dérobé les objets précieux de l’église, a laissé les pères libres de rester. Mais la situation a bien changé. De nombreux convertis ont été emmenés en captivité. La foi de ceux qui restent vacille. Azevedo décide de se rendre dans la capitale du nouveau souverain, Leh, au Ladakh. Ce n’est pas chose facile, car les déplacements sont limités pour éviter la propagation de la variole. Le roi du Ladakh est aussi sale que ses sujets et son palais encombré de toiles d’araignées.

    Après avoir obtenu du roi du Ladakh l’autorisation de prêcher la vraie religion, Azevedo décide de revenir vers les possessions du Grand Mogol. Après bien des péripéties, émaillées d’incidents périlleux du fait de la rigueur du climat, il retrouve le bercail, non sans s’être fait voler à plusieurs reprises par les seigneurs locaux dont le rançonnement des voyageurs est l’activité favorite.

    Pendant ce temps, le roi de Shigatse rappelle Cabral. Domenico Capece et Francisco Morando sont envoyés au Tibet mais attendent des nouvelles de Tsaparang à Agra. Cabral écrit de Shigatse à Azevedo.

    1633: Les missionnaires de Tsaparang sont placés en résidence surveillée.  
     
    1635: Naissance de Zanabazar, un Mongol qui sera reconnu comme tulkou de Javsandamba par le 5ème Dalaï lama; il introduira le culte de Maitreya, le Bouddha du futur, dans son pays; premier Bogdo-Gegheen, réplique mongole du Dalaï lama, il sera à l'origine de l'autonomie de la lignée des Gelugpas de Mongolie, par rapport à celle du Tibet. Impuissants à établir durablement leur autorité politique sur le Tibet, les Mongols s'affranchiront ainsi de la tutelle spirituelle que les Tibétains exerçaient sur eux. 

    Un jésuite espagnol, Nuño Coresma, part vers Tsaparang à la tête d’une petite équipe de missionnaires. Arrivé dans la ville, il y relève les missionnaires qui l’ont précédé. Ceux-ci retournent en Inde. Coresma et son compagnon Marques sont privés de liberté. Ils quittent le Tibet quelques temps après. Le rapport remis par Coresma à ses supérieurs est accablant. La mission était un gouffre financier. Elle s’est livré au négoce et ne s’est maintenue qu’à renfort de cadeaux et de subornation. Elle n’a jamais converti que des miséreux qui venaient chercher leur subsistance auprès d’elle. Ceux-ci se convertissent à l’islam dès qu’on ne leur donne plus de nourriture.

    Le provincial de Goa décide la fermeture de la mission au Guge et le rapatriement des derniers missionnaires. Le prophète Isaïe avait annoncé que la fin des temps surviendrait après la conversion d’une nation vivant sur une très haute montagne d’où coulent des fleuves puissants. Ce sera pour une autre fois!

    1637: Le gouvernement du Guge invite les pères à revenir.

    Gushri khan, chef mongol des Qoshots, s'installe au Kokonor (Amdo). Le nord du Tibet historique est sous administration mongole.

    1638: Gushri khan rend visite au Dalaï lama dans le but d’être reconnu comme souverain temporel du Tibet.

    Le Dalaï lama et le Karmapa font leur possible pour éviter un affrontement. Mais l’entourage du premier pousse à la guerre. Le roi du Tsang, quant à lui, lance une opération de diversion au Kham. Il incite le roi de Béri, protecteur des bönpos, bien implantés dans la région, à attaquer les monastères gelugpas de son royaume. De nombreuses lamaseries, gelugpas ou non, sont détruites.

    1640: Le roi de Béri, au Kham, est déposé puis exécuté par les Mongols de Gushri khan.

    Rome décide la réouverture de la mission de Tsaparang. Les pères Malpichi et Marques quittent Srinagar pour le Tibet. Ils sont emprisonnés, s’échappent, mais Marques est repris.

    1641: Gushri khan conquiert le Kham et une partie du Yunnan, qui étaient jusqu'alors sous l'influence des Karmapas. Il s'y livre à des déprédations contre les monastères karmapas; des moines et des abbés sont emprisonnés; un lama est libéré dans les circonstances suivantes: une sécheresse excessive désole la région; du fond de sa geôle, le saint homme offre son chapelet pour qu'il soit trempé dans une rivière; un nuage s'élève au dessus des eaux et la pluie bienfaisante fertilise le sol assoiffé; Gushri khan ne peut maintenir en prison l'auteur d'un tel miracle!

    Les Mongols se retournent ensuite contre le roi du Tsang. Leur avance est d'abord rapide. Mais, lorsqu'ils approchent de la capitale, la résistance devient plus coriace. Il va falloir envisager un long siège. Le dignitaire gelugpa qui les accompagne demande alors la médiation du Dalaï lama. Ce dernier, qui aurait souhaité parvenir à un accommodement avec le roi du Tsang avant l'ouverture des hostilités, refuse de s'entremettre. Il répond que ceux qui ont poussé à la guerre doivent la terminer et que, s'ils la perdent, il n'y aura plus de place pour eux au Tibet. Finalement, Shigatse tombe. On compte des milliers de victimes. Les troupes du roi du Tsang, qui régnait sur la majeure partie du Tibet avant ces événements, sont écrasées. Le roi est emprisonné.

    Le monastère de Tsurphu, siège du Karmapa, est mis à sac. Le 10ème Karmapa distribue ses biens aux pauvres et se réfugie dans son camp. Le Dalaï lama demande au Karmapa de s'engager à ne l'attaquer jamais. Ce dernier répond qu'il ne l'a jamais attaqué dans le passé et qu'il ne voit pas pourquoi il l'attaquerait dans l'avenir. Cette réponse déplaît aux bellicistes de l'entourage du Dalaï lama. Les Mongols, semant partout la désolation et la terreur, attaquent le camp du Karmapa. Celui-ci doit prendre la fuite en direction du Kham. Cette fois, il ne se transforme pas en arc-en-ciel, mais en cerf ou en vautour, pour échapper aux soldats qui le traquent. Sollicité de se rendre en Chine, il refuse en précisant qu'il préférerait bénir le crâne d'un chien plutôt que le fils du ciel!

    Marques, détenu à Tsaparang, échange une correspondance avec ses supérieurs. Les Tibétains refusent de le libérer. Il mourra en captivité à une date inconnue.   

    Au cours du 17ème siècle l'école jonangpa, persécutée, se réfugie en Amdo où elle subsiste encore de nos jours, en territoire golok; les Jonangpas, issus des Sakyapas, se sont alliés aux Kaguypas contre les Gelugpas et ils subissent les conséquences de la défaite de leurs alliés. A la même époque, l'empereur de Chine s'en prend aux Nyingmapas dont il craint les pratiques magiques, susceptibles de porter atteinte à l'intégrité de l'empire, pense-t-il.

     


     

     

     

     

    SUITE

     http://jean.dif.free.fr/Images/Tibet/Chrono/Chrono.html

     

     

     

     

     

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